Au Gabon, l’artiste chanteuse Créol opère depuis plusieurs mois, un virement singulier. Des scènes musicales vers l’entreprenariat agricoles, l’artiste vient de franchir le pas en cultivant de la banane qu’elle commercialise par la suite. Un passage qui pourrait sembler inattendu, mais qui s’inscrit dans une dynamique plus large, celle du retour à la terre comme réponse aux défis économiques, sanitaires et alimentaires contemporains.
Au Komo-Kango, dans la région de la Remboué, dans la province de l’Estuaire, sa coopérative COJASAG exploite aujourd’hui 10 hectares de bananes plantain. Un projet agricole structuré, assumé, et surtout fortement médiatisé par l’artiste elle-même.
Dans ses publications, Créol ne se contente pas d’annoncer des récoltes. Elle développe un discours. Un récit selon lequel, « l’agriculture, c’est le premier métier que Dieu a confié à l’Homme ». « Cultiver la terre, respecter la nature, nourrir son peuple », est essentiel pour elle. La référence est spirituelle, mais le message est profondément contemporain. Dans un pays où l’essentiel de l’alimentation provient encore des importations, la question de la production locale n’est plus marginale : elle devient stratégique.
Avec une réserve importante de terres arables évaluées à 5,2 millions d’hectares, l’agriculture est malgré, un secteur secondaire, peu attractif notamment pour les jeunes générations urbaines. Créol pointe cette réalité : « quand un jeune veut entreprendre, il pense à des salons de beauté, des boutiques de vêtements, la location de voitures… Mais rarement à la terre. »
Son intervention ne relève donc pas uniquement de l’investissement personnel. Elle s’inscrit dans une tentative de revalorisation symbolique d’un secteur longtemps marginalisé.
Produire local : un enjeu de santé et de souveraineté
Dans ses prises de parole, l’artiste établit également un lien entre agriculture, santé publique et souveraineté alimentaire : « ils produisent pour vendre, pas pour nourrir sainement. Ils utilisent des produits dangereux, chimiques, toxiques. Et aujourd’hui, le peuple tombe malade. »
Si ces affirmations relèvent d’un registre militant, elles traduisent une inquiétude partagée sur le continent africain : celle de la qualité des produits alimentaires et de la dépendance aux circuits extérieurs. Cela dit, en annonçant vouloir produire des aliments « sains » et « bio », Créol inscrit son initiative dans une logique d’agriculture responsable. Reste que le défi est immense : produire localement en quantité suffisante, assurer la qualité, structurer les circuits de distribution et maintenir la viabilité économique.
Un modèle hybride : agriculture et marketing
Le projet ne se limite pas à la production. Il repose aussi sur une stratégie de visibilité. Il y a de cela plusieurs semaines, lors des premières récoltes, les régimes de bananes – vendus à 5 000 francs CFA – ont été exposés au Yarden Hôtel Apart à Angondje, un cadre urbain et résidentiel. Une manière d’amener la ruralité au cœur des espaces modernes de consommation.
L’artiste a procédé il y a quelques jours, à une nouvelle exposition-vente, toujours relayée dans ses réseaux sociaux. Ce choix illustre une hybridation intéressante qui voudrait que l’agriculture s’appuie sur les outils du marketing contemporain et sur la puissance d’une image publique. Dans ce modèle, la notoriété devient un levier économique, et la terre prolonge la marque. Un exemple que beaucoup devrait suivre.
Une influence au service d’un changement de regard
L’enjeu principal réside peut-être ailleurs, dans l’effet d’entraînement. Pour cela Créol lance un appel : « si tu cherches dans quoi investir, regarde vers la terre. Si tu veux bâtir un avenir solide, regarde vers l’agriculture. Je recherche activement de la main-d’œuvre motivée pour m’accompagner dans cette aventure. »
Lorsqu’une figure artistique populaire valorise le travail agricole, elle contribue à transformer les représentations sociales. Le métier d’agriculteur cesse d’être perçu comme une contrainte pour devenir un choix stratégique et identitaire. Dans un contexte de chômage galopant des jeunes et de quête de modèles inspirants, cette parole publique peut avoir un impact réel.
Leadership féminin et ancrage territorial
Femme artiste devenue promotrice agricole, Créol incarne une figure de leadership féminin dans un secteur historiquement partagé entre les hommes et les femmes. En prenant la tête d’une coopérative agricole et en développant une exploitation de 10 hectares, elle ouvre symboliquement l’espace rural à de nouvelles figures entrepreneuriales féminines.
« Ensemble, on fera plus que cultiver. On fera renaître notre terre », résume-t-elle son engagement. La formule est forte. Elle traduit une ambition qui dépasse la seule rentabilité économique. Il s’agit de restaurer un lien — entre jeunesse et agriculture, entre ville et campagne, entre consommation et production.
Le virage agricole de Créol n’est pas qu’une diversification d’activité. Il constitue un geste social et symbolique. Reste à savoir si ce mouvement inspirera d’autres initiatives et contribuera, à plus grande échelle, à redessiner la place de l’agriculture dans le projet de société gabonais.
Wilfried Mba N.






