Dans les profondeurs des forêts gabonaises, la biodiversité ne se mesure pas seulement à l’œil. Elle s’écoute aussi : les cris d’oiseaux à l’aube, le bourdonnement des insectes, les appels lointains des primates et autres composent une symphonie naturelle qui renseigne, mieux que de longues observations, sur l’état de santé d’un écosystème.
Une étude récente menée par le Sound Forest Lab sur les paysages sonores des forêts tropicales du Gabon apporte un éclairage inédit sur les effets combinés de l’exploitation forestière et de la chasse. Ses conclusions résonnent avec l’actualité nationale : le lancement, le 5 mars 2026, d’un système de traçabilité de la viande de brousse basé sur des codes QR par le ministre des Eaux et Forêts, Maurice Ntossui Allogo.
Entre avancées technologiques, enjeux de conservation et réalités socio-économiques, la question reste entière : ces nouvelles mesures permettront-elles réellement de protéger la faune et de réguler la chasse ?
Quand la forêt se tait
Pour mener leur étude, les chercheurs ont installé des enregistreurs acoustiques sur 109 sites répartis dans quatre provinces du Gabon. Pendant seize mois, plus de 15 000 heures de sons forestiers ont été collectées afin d’analyser ce que les scientifiques appellent la saturation du paysage sonore.
Dans une forêt riche en biodiversité, les niches acoustiques sont occupées en permanence : oiseaux, insectes, amphibiens et mammifères produisent une activité sonore dense et variée. À l’inverse, lorsque certaines espèces disparaissent, ce paysage sonore s’appauvrit.
Les résultats de l’étude sont sans équivoque : plus les coups de feu sont fréquents dans une zone, plus le paysage sonore devient silencieux. Derrière ce constat se cache un phénomène bien connu des écologues, celui des « forêts vides » – des écosystèmes apparemment intacts, mais où la faune a progressivement disparu sous la pression de la chasse.
L’exploitation forestière en question
L’étude révèle également des écarts significatifs entre les différents types de concessions forestières. Les zones exploitées sans certification présentent les paysages sonores les plus pauvres et les fréquences de coups de feu les plus élevées. L’ouverture de routes forestières y facilite l’accès des chasseurs à des zones autrefois difficiles d’accès.
À l’inverse, certaines concessions certifiées par le Forest Stewardship Council (FSC) affichent des niveaux sonores proches de ceux observés dans les parcs nationaux, notamment à l’aube et au crépuscule, moments de forte activité animale.
Ces résultats suggèrent que les pratiques d’exploitation forestière dites durables peuvent atténuer certains impacts sur la biodiversité. Mais ils rappellent aussi que la question de la chasse reste centrale dans l’équilibre écologique des forêts tropicales.
Une réforme pour encadrer la viande de brousse
C’est précisément sur ce terrain que le gouvernement gabonais tente d’agir. Le 5 mars 2026, le ministre des Eaux et Forêts, Maurice Ntossui Allogo, a lancé un système national de traçabilité de la viande de brousse, fondé sur l’utilisation de codes QR. L’objectif est de mieux encadrer une filière essentielle pour les populations rurales, tout en luttant contre les circuits illégaux.
Chaque produit issu de la faune sauvage pourra désormais être identifié grâce à un code permettant de retracer son origine et son parcours jusqu’au marché. Une initiative qui vise à garantir la légalité des prélèvements, à renforcer les contrôles et à structurer un secteur longtemps resté informel.
Dans un pays où la viande de brousse constitue une source majeure de protéines et de revenus pour de nombreuses communautés, la démarche se veut pragmatique : réguler plutôt qu’interdire.
Une réponse aux alertes scientifiques ?
Les conclusions de l’étude sur les paysages sonores donnent une résonance particulière à cette réforme. En montrant que l’intensification de la chasse se traduit par un appauvrissement de l’activité sonore et biologique des forêts, les chercheurs rappellent l’urgence d’un encadrement plus strict des prélèvements fauniques.
La traçabilité numérique pourrait ainsi devenir un outil stratégique pour limiter la circulation de viande issue du braconnage, mieux suivre les volumes de chasse et améliorer la gouvernance de la filière. Mais son efficacité dépendra largement de sa mise en œuvre.
Entre promesse technologique et réalités du terrain
Car sur le terrain, la situation reste complexe. Une grande partie du commerce de viande de brousse continue de s’effectuer dans des circuits informels, souvent éloignés des mécanismes de contrôle.
Sans moyens suffisants pour assurer la surveillance, le système de traçabilité risque de ne réguler qu’une partie du marché. La capacité des services forestiers à contrôler les zones rurales, mais aussi à accompagner les acteurs locaux dans l’utilisation de ces nouveaux outils, sera déterminante.
L’impact sur les forêts communautaires demeure également incertain. La traçabilité pourrait contribuer à valoriser une chasse durable encadrée par les communautés. Mais elle pourrait aussi créer de nouvelles contraintes administratives pour les petits chasseurs.
L’enjeu des dernières forêts intactes
Une chose est certaine : les résultats de l’étude rappellent la valeur écologique exceptionnelle des forêts jamais exploitées, qui présentent les paysages sonores les plus riches et les écosystèmes les plus équilibrés.
Dans un pays dont plus de 90% du territoire est couvert de forêts, la gestion durable de ces espaces constitue un enjeu stratégique, à la fois environnemental et économique.
Entre innovations scientifiques, régulation de la chasse et nouvelles technologies de traçabilité, le Gabon explore aujourd’hui de nouvelles voies pour concilier exploitation des ressources naturelles et préservation de sa biodiversité.
Reste à savoir si, dans les années à venir, les forêts du pays continueront de résonner de la même intensité. Car dans les tropiques, le silence de la forêt est souvent le premier signe d’un déséquilibre écologique profond.
Wilfried Mba N.






