Depuis plusieurs mois, le Gabon affiche son ambition de mettre fin aux importations de poulets de chair dès janvier 2027 et atteindre, à terme, une production capable de couvrir les besoins nationaux. Dans cette dynamique, un groupe d’investisseurs chinois séjournent actuellement au Gabon. Objectif : présenté aux autorités gabonaises un projet de mise en place d’un élevage pilote de 120 000 poulets sur deux hectares à Libreville, avec des perspectives d’extension progressive. Parallèlement, d’autres initiatives émergent dans l’Ogooué-Maritime, notamment à Omboué et Port-Gentil, traduisant une volonté d’ancrer durablement la production sur l’ensemble du territoire.
Derrière cet élan volontariste, des interrogations majeures émergent quant à la structuration réelle de la filière. L’ouverture aux investisseurs étrangers pose notamment la question du cadre réglementaire : existe-t-il des mécanismes de quotas ou de préférence nationale pour protéger les producteurs locaux ? Des obligations de partenariat avec des acteurs gabonais sont-elles prévues afin d’assurer une intégration équilibrée ? À ce stade, l’absence de visibilité sur d’éventuelles mesures de soutien alimente soulève des incertitudes. Sans un dispositif clair, le risque est de voir les opérateurs les mieux capitalisés dominer rapidement le marché, au détriment d’un tissu local encore fragile.
Ces préoccupations trouvent un écho direct au sein de l’opinion publique. Sur les réseaux sociaux, plusieurs voix expriment leur scepticisme face à la dépendance aux investisseurs étrangers. « Ça démontre une seule chose que nous sommes incapables de produire du poulet. A quoi ont servi les nombreux voyages effectués par le ministre ? Ce pays décourage », déplore Franck O. Dans le même esprit, Stevy K. s’interroge : « même pour l’élevage de volailles, on doit aller chercher des Chinois ? ».
À l’inverse, certains internautes adoptent une posture plus nuancée, à l’image de Mbaye A., qui voit dans ces initiatives « des perspectives encourageantes », tout en appelant à « veiller à des partenariats équilibrés et bénéfiques pour les acteurs locaux ». Une inquiétude que prolonge Kurtis R. : « Sinon, ça risque de profiter surtout aux investisseurs sans réel impact pour la population. » Autant de réactions qui traduisent une attente forte, celle d’un développement inclusif et réellement profitable aux Gabonais.
Au cœur de cette problématique se trouve également la question stratégique du transfert de compétences. Les projets en cours permettront-ils de former des agronomes, des techniciens, vétérinaires et gestionnaires gabonais capables de porter durablement la filière ? Ou s’inscriront-ils dans une logique d’exploitation reposant essentiellement sur une expertise importée ? Ce choix est déterminant, car il conditionne la capacité du pays à bâtir une autonomie réelle, plutôt qu’une dépendance technique prolongée.
Dans le même temps, les enjeux sociaux sont considérables. Le développement de la filière avicole pourrait générer des emplois directs et indirects, offrir des opportunités aux jeunes et stimuler l’entrepreneuriat local. Mais à l’inverse, une concurrence trop déséquilibrée pourrait marginaliser les petits producteurs, incapables de rivaliser avec des structures industrielles.
Enfin, les risques sanitaires et environnementaux méritent une attention particulière. Le développement d’élevages intensifs, quel que soit l’investisseur, implique une gestion rigoureuse des déchets organiques, susceptibles de polluer les sols et les ressources en eau s’ils sont mal traités. À cela s’ajoutent les risques d’épidémies, notamment de grippe aviaire, qui exige des normes strictes en matière de biosécurité.
Plus largement, ces projets pourraient exercer une pression accrue sur les ressources naturelles, notamment en eau et en intrants agricoles. Les inquiétudes ne portent donc pas tant sur l’origine des investisseurs que sur les modèles de production envisagés et leur encadrement. Sans régulation ferme, le développement rapide de la filière pourrait générer des impacts environnementaux et sanitaires difficiles à maîtriser.
En définitive, le pari du Gabon est aussi ambitieux que complexe. Produire localement pour atteindre l’autosuffisance est une nécessité stratégique. Mais encore faut-il que cette transformation repose sur un modèle inclusif, encadré et durable. Entre attractivité des investissements étrangers et protection des intérêts nationaux, l’État est désormais attendu sur un point clé : sa capacité à arbitrer, réguler et orienter la filière pour éviter que l’indépendance alimentaire recherchée ne se transforme en une nouvelle forme de dépendance.
Wilfried Mba N.






