Présentée comme un levier de souveraineté alimentaire national, l’interdiction du poulet de chair importé au Gabon révèle en creux, les limites d’une filière locale encore fragile. Entre dépendance aux intrants, déficit d’infrastructures et accès restreint aux financements, la transition vers une production nationale peine à suivre le rythme de l’ambition politique affichée.
Dans une volonté affichée de renforcer la souveraineté alimentaire et de stimuler la production locale, les autorités gabonaises ont engagé une politique d’interdiction progressive de l’importation du poulet de chair d’ici 2027. Présentée comme un levier stratégique pour dynamiser la filière avicole nationale, cette mesure s’inscrit dans une ambition plus large de transformation du secteur agricole.
C’est dans ce contexte que, lors d’une conférence de presse récemment à Libreville, Édith Massounga de Langlade, fondatrice de l’Association pour le développement agricole Murim, a exprimé le soutien de son organisation à cette orientation. « Nous devons trouver un modèle gabonais de développement agricole, car la transformation d’un pays commence par l’alimentation », a-t-elle déclaré. Une prise de position qui met en lumière l’enjeu central qui est de construire un modèle endogène capable de répondre aux besoins nationaux en matière agricole.
Une capacité de production encore insuffisante
La première contrainte tient à la capacité de production locale. Car pendant plusieurs années, le marché gabonais s’est fortement appuyé sur les importations pour satisfaire la consommation locale en volaille. Dans ce contexte, une restriction brutale ou mal accompagnée des importations pourrait entraîner des tensions sur l’offre, avec pour conséquence une hausse des prix et un risque d’accessibilité réduit pour les ménages.
La nécessité d’une montée en puissance progressive de la production locale apparaît donc incontournable, comme le suggère en creux l’appel à structurer davantage la filière.
Le verrou stratégique de l’alimentation animale
Au cœur de cette problématique se trouve la question de l’alimentation animale, élément central de toute filière avicole. La production locale d’aliments pour animaux demeure limitée, obligeant les éleveurs à dépendre d’intrants importés, souvent coûteux. Sur ce point, Édith Massounga de Langlade insiste sur la mise en place de provenderies provinciales capables de produire entre 90 000 et 100 000 tonnes d’aliments. Une proposition qui souligne l’ampleur du défi. En effet, sans une capacité industrielle locale dans ce domaine, l’autosuffisance avicole reste difficilement envisageable.
Un déficit d’infrastructures et de contrôle sanitaire
À ces contraintes, s’ajoute aussi un déficit d’infrastructures et de dispositifs de contrôle. Le manque de laboratoires spécialisés pour la santé animale, la qualité des aliments ou encore la détection des pesticides limite la capacité à garantir une production conforme aux standards sanitaires. « Il est nécessaire de mettre en place des laboratoires nationaux », a insisté la fondatrice de Murim, évoquant un impératif de qualité et de compétitivité.
Cette absence de contrôle structuré pourrait constituer un frein non seulement à la consommation locale, mais également à toute ambition d’exportation.
Le financement, un obstacle structurel
Le financement constitue également un obstacle majeur. L’accès au crédit agricole reste limité pour de nombreux acteurs, en particulier les petits et moyens éleveurs.
Pour y remédier, Édith Massounga de Langlade propose un rôle plus actif de l’État : « l’État doit se porter caution pour les crédits agricoles ». Une mesure qui viserait à lever les barrières à l’investissement et à favoriser l’émergence d’un tissu d’acteurs capables de soutenir la production nationale.
Des dysfonctionnements organisationnels persistants
Par ailleurs, des dysfonctionnements organisationnels persistent. L’existence d’équipements agricoles sous-utilisés, comme certains tracteurs, ainsi que les difficultés d’accès aux terres et aux intrants, traduisent un manque de coordination dans la mise en œuvre des politiques publiques.
La fondatrice de Murim appelle ainsi à des campagnes agricoles nationales pour mobiliser la population, optimiser l’utilisation des équipements existants et faciliter l’accès aux ressources productives. Une approche qui met en évidence la nécessité d’une meilleure organisation du secteur.
Une question de santé publique en arrière-plan
Enfin, la question de la qualité de l’alimentation et de son impact sur la santé publique ne peut être dissociée du débat. Selon Édith Massounga de Langlade, « la santé de la population est liée à la qualité de l’alimentation », rappelant des indicateurs préoccupants : 16% d’adultes obèses, 10% de diabétiques et 704 cas d’AVC recensés chaque année.
Ces données soulignent que l’enjeu dépasse la simple production agricole, car il s’agit également de garantir une alimentation saine et contrôlée pour la population.
Une réforme révélatrice plus qu’une solution
Au regard de ces éléments, l’interdiction de l’importation du poulet de chair apparaît moins comme une solution en soi que comme un catalyseur de transformations nécessaires. Elle met en lumière les limites actuelles du modèle agricole gabonais et souligne l’urgence d’une approche systémique.
L’engagement affiché par l’Association Murim qui entend « réinventer l’agriculture gabonaise pour nourrir et protéger la population », s’inscrit dans cette dynamique de transformation.
Wilfried Mba N.






