Présenté comme une démonstration des atouts environnementaux du Gabon, le communiqué publié le 3 juillet par l’Agence gabonaise pour le développement de l’économie verte (AGADEV) devait conforter l’image d’un pays leader en matière de capital naturel. Mais deux données avancées dans le document, le pourcentage des concessions forestières certifiées FSC et celui de la déforestation, suscitent des vives réserves parmi les spécialistes. Plus que les chiffres eux-mêmes, c’est l’absence de sources, de dates et de méthodologie qui nourrit les critiques.
Le fond du message est difficilement contestable. Le Gabon demeure le pays disposant de la plus forte bio-capacité par habitant au monde selon le Global Footprint Network, avec 19,2 hectares globaux par habitant. Cette performance est largement reconnue et constitue un argument de poids dans la stratégie de valorisation du capital naturel gabonais. Mais en voulant illustrer cette réalité par plusieurs indicateurs censés témoigner de l’exemplarité du pays, l’AGADEV s’est exposée à une remise en cause de la crédibilité de son propre discours.
Un chiffre sur les concessions FSC qui ne convainc pas les spécialistes
Le communiqué affirme que « plus de 60 % des concessions forestières sont certifiées FSC » au Gabon. Une donnée avancée sans aucune référence documentaire, sans année de calcul et sans préciser si ce pourcentage concerne les superficies, le nombre de permis, les volumes de production ou encore les concessions engagées dans un processus de certification. Cette imprécision n’a pas échappé aux professionnels du secteur.
Membre FSC Gabon et ancienne consultante de l’organisation, Edwige Eyang Effa a publiquement demandé à l’AGADEV de préciser l’origine de cette statistique. Selon elle, un tel pourcentage paraît étonnamment élevé au regard des données publiées par le FSC lui-même. Elle souligne d’ailleurs que même en intégrant le système du Programme de reconnaissance des certifications forestières (PAFC), ce niveau de certification interroge, invitant l’agence à apporter des éclaircissements.
Même réserve du côté d’Alarick Ondo, qui estime que 60 % « est trop » pour qui connaît le secteur forestier. À ses yeux, un tel chiffre ne pourrait éventuellement s’expliquer que si l’AGADEV mélange différentes catégories de certification, notamment les dispositifs de légalité ou le label Controlled Wood, qui ne correspondent pas à une certification FSC de gestion forestière.
Le ton est encore plus sévère chez Louis Léandre Ebobola Tsibah, consultant senior dans le domaine forestier. Celui-ci remet directement en question la crédibilité de la donnée avancée et rappelle que l’AGADEV n’est pas un organisme certificateur. Il estime qu’un chiffre d’une telle portée devrait impérativement être accompagné de sa source. À défaut, il invite l’agence à publier la liste des permis concernés afin de permettre une vérification indépendante.
Les données publiques racontent une autre histoire
Les réactions des experts trouvent un écho dans les chiffres disponibles. Le Gabon dispose d’environ 15 millions d’hectares de concessions forestières. Or, les données rendues publiques par le Forest Stewardship Council (FSC) faisaient état, en 2022, d’environ 2,24 millions d’hectares certifiés FSC dans le pays. Soit, 14,66% de concessions certifiées FSC. À cette occasion, l’organisation expliquait que l’objectif poursuivi par les autorités gabonaises était justement d’étendre progressivement cette certification à l’ensemble des concessions.
Ces données publiques ne permettent donc pas de corroborer l’affirmation selon laquelle plus de 60 % des concessions seraient aujourd’hui certifiées FSC. Deux hypothèses demeurent. Soit l’AGADEV s’appuie sur des données plus récentes qu’elle ne cite pas. Soit le chiffre de 60 % renvoie à un indicateur différent (concessions engagées dans un processus de certification, certification de légalité ou autre dispositif) sans que cela soit explicitement indiqué. Dans les deux cas, le résultat est le même : le lecteur ne dispose d’aucun élément lui permettant de comprendre ni de vérifier l’information.
Une formulation tout aussi discutable sur la déforestation
Le même manque de précision apparaît à propos du taux de déforestation. Le communiqué affirme que celui-ci est « inférieur à 0,1 % », sans préciser ni la période observée ni la source utilisée. Pourtant, un tel indicateur varie selon les méthodologies employées. Les chiffres publiés par la Banque mondiale, la FAO ou encore Global Forest Watch ne sont pas toujours calculés de la même manière et ne portent pas nécessairement sur les mêmes périodes.
La Banque mondiale indiquait par exemple qu’en 2025, le Gabon affichait un taux annuel de déforestation estimé à 0,03 %, l’un des plus faibles au monde. L’affirmation de l’AGADEV n’est donc pas nécessairement erronée, puisque 0,03 % est effectivement inférieur à 0,1 %. En revanche, elle demeure insuffisamment précise. Là encore, aucune référence ne permet au lecteur de savoir si le chiffre est issu de la Banque mondiale, de la FAO, du Global Forest Watch ou d’une autre source.
Quand la communication institutionnelle perd en crédibilité
Ce qui est reproché à l’AGADEV dépasse la simple question des chiffres. Dans un contexte où les performances environnementales du Gabon sont régulièrement scrutées par les bailleurs internationaux, les investisseurs, les ONGs et les organismes de certification, la rigueur de la communication publique devient elle-même un enjeu de crédibilité.
En avançant des statistiques non sourcées, sans préciser leur date de référence ni leur méthode de calcul, l’agence prend le risque d’alimenter la confusion autour de données pourtant essentielles à la valorisation du capital naturel gabonais.
Pour une institution publique dont la mission est de promouvoir l’économie verte, la précision statistique n’est pas un simple détail rédactionnel, elle constitue le socle de la crédibilité du discours.
Wilfried Mba N






