Au Gabon, pays dont près de 90% du territoire est couvert de forêts, la protection de la biodiversité se heurte frontalement aux réalités sociales des populations rurales. Conflits homme-faune, précarité des agents chargés de la conservation et circulation massive de viande de brousse sur les marchés de l’arrière-pays mettent en évidence les contours d’une cohabitation sensible, au croisement de l’environnement, à la sécurité humaine et de la gouvernance publique.
C’est dans ce contexte complexe que le ministère des Eaux et Forêts, chargé du Conflit Homme-Faune, a publié, le 27 décembre, un communiqué mettant en avant plusieurs mesures destinées à « concilier la protection de la biodiversité avec le bien-être des populations ».
CHF : une pression persistante sur les zones rurales
Dans de nombreuses localités de l’intérieur du pays, les populations continuent de subir les conséquences des conflits homme-faune (CHF) avec la destruction des cultures, pertes économiques et parfois agressions mortelles. Ces tensions alimentent chez les populations, un sentiment d’abandon de la part de l’Etat et fragilisent l’acceptabilité sociale des politiques de conservation, souvent perçues comme contraignantes.
Face à ces situations, l’administration des Eaux et Forêts affirme avoir renforcé ses interventions, notamment par le déploiement de clôtures électriques mobiles (CEM) destinées à protéger les plantations, ainsi que par la mise en œuvre de mécanismes d’indemnisation des victimes. Des battues administratives encadrées sont également évoquées comme mesures d’urgence, dans un cadre réglementaire strict.
La viande de brousse, entre économie informelle et tentative d’encadrement
Parallèlement, la question de la viande de brousse demeure au cœur des contradictions gabonaises. Sa présence massive sur les marchés de l’arrière-pays, récemment documentée par plusieurs reportages de presse, traduit à la fois un lien culturel, une dépendance économique et alimentaire des populations, et les limites du dispositif de contrôle existant.
Le ministère annonce désormais l’élaboration d’une stratégie nationale de commercialisation de la viande de brousse, visant à structurer une filière « saine, contrôlée et durable ». Le projet prévoit notamment la numérisation des permis de chasse, la traçabilité des prélèvements et la création de points de vente dédiés, assortis de contrôles sanitaires. Une inflexion notable, qui marque le passage d’une approche essentiellement répressive à une tentative de régulation encadrée.
Les écogardes, maillon fragilisé de la conservation
Au cœur de ce dispositif se trouvent également les écogardes, chargés d’appliquer sur le terrain les politiques de conservation. Longtemps dénoncée par les intéressés, leur précarité a récemment été reconnue au plus haut niveau de l’État.
Le 26 décembre, le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, a publiquement évoqué leur situation dans un message publié sur sa page Facebook, à l’issue d’une visite sur les hauteurs du Mont-Brazza, dans la région de La Lopé. « Je n’ignore ni les sacrifices ni la précarité des écogardes, qui protègent notre patrimoine naturel parfois sans salaire durant des mois. Cette situation est inacceptable », a-t-il déclaré, indiquant avoir instruit le gouvernement d’examiner leur intégration à la fonction publique.
Des annonces administratives, des attentes persistantes
Dans la foulée de cette prise de position, le ministère des Eaux et Forêts annonce l’intégration progressive de 230 écogardes de l’Agence nationale des parcs nationaux (ANPN) à la fonction publique, ainsi que la régularisation administrative de 305 anciens auditeurs de l’École nationale des eaux et forêts, issus des promotions 2017 à 2024.
Si ces mesures constituent une avancée attendue, elles soulèvent également des interrogations quant à leur mise en œuvre effective, leur impact réel sur le terrain, dans un contexte budgétaire contraint. Par ailleurs, elles font l’objet de vives critiques suite à des fraudes déclarées.
Une équation encore instable
Entre protection d’un patrimoine naturel reconnu à l’échelle internationale et prise en compte des réalités socioéconomiques locales, l’État gabonais tente de redéfinir les contours de sa politique environnementale. La réussite de cette stratégie dépendra cependant de sa capacité à traduire les annonces en actions durables, à associer les populations concernées et à renforcer les institutions chargées de la conservation.
Dans un pays où la forêt constitue à la fois une richesse nationale et un espace de subsistance, l’équilibre entre conservation et justice sociale demeure, plus que jamais, un chantier ouvert.
Wilfried Nguema M.






