À une centaine de kilomètres à l’est de la capitale, sur les rives de la rivière Mbei et à proximité du parc national des Monts de Cristal, le chantier du barrage hydroélectrique de Kinguélé Aval avance à grands pas. Avec une capacité installée de 35 MW, cette infrastructure vise à fournir de l’électricité propre à une partie significative du Grand-Libreville tout en contribuant à la transition énergétique du Gabon. Mais derrière les discours sur l’énergie verte, se dessinent des défis environnementaux difficilement maitrisables.
Développé par Asonha Énergie, société de projet détenue à 60 % par le fonds d’investissement Meridiam et à 40% par Gabon Power Company (GPC), filiale du Fonds gabonais d’investissements stratégiques, le projet Kinguélé Aval s’inscrit dans la stratégie énergétique du pays visant à réduire le recours aux centrales thermiques fossiles. Une fois opérationnelle, la centrale devrait produire environ 205 GWh par an, soit près de 13% de la consommation électrique du Grand Libreville, tout en permettant une réduction appréciable des émissions de CO₂.
Des paysages transformés, une nature sollicitée
Comme tout aménagement hydroélectrique d’envergure, Kinguélé Aval modifie le paysage naturel et interfère avec l’environnement local. La construction d’un barrage nécessite l’inondation d’une partie du lit de la rivière et de zones adjacentes pour constituer un réservoir, altérant des habitats riverains et forestiers. Ces transformations ne sont pas sans conséquence pour la biodiversité, notamment dans une zone riche en espèces variées, aux confins d’un parc national réputé pour sa forêt dense.
Les impacts potentiels comprennent la modification de l’hydrologie du fleuve, la perturbation de la circulation des sédiments et la transformation de milieux forestiers en milieux aquatiques. À cela s’ajoutent des conséquences indirectes liées aux travaux : terrassements, infrastructures logistiques, voies d’accès et mobilisation de main‑d’œuvre entraînent une pression supplémentaire sur les écosystèmes.
Des mesures de gestion et de conservation intégrées au projet
Pour répondre à ces défis, Asonha Énergie soutient que le projet est conçu dans une démarche responsable, intégrant des mécanismes de prévention, de réduction et de compensation des impacts environnementaux et sociaux. Conformément à la réglementation gabonaise et aux standards des bailleurs de fonds internationaux, une Étude d’Impact Environnemental et Social (EIES) a été réalisée, accompagnée de plans d’action spécifiques : un plan de gestion environnementale et sociale (PGES), un plan d’action pour la biodiversité (PAB), un plan de restauration des moyens de subsistance (PRME) et un plan d’engagement des parties prenantes avec mécanisme de règlement des griefs.
S’agissant de la biodiversité, le PAB vise à appliquer des mesures d’évitement, de réduction et de compensation des impacts identifiés. L’entreprise affirme que ces actions permettront de préserver voire restaurer certains services écosystémiques affectés par le chantier, en lien étroit avec l’Agence Nationale des Parcs de la Nationaux (ANPN) et les autorités environnementales gabonaises.
Dans un exemple concret de compensation, des sources du développeur indiquent que jusqu’à 2 000 hectares de zones forestières — bien au‑delà de l’emprise directe du barrage — ont été convertis en zones protégées, avec pour objectif un gain net de biodiversité estimé entre +10 % et +25 %. Ces mesures s’accompagnent de projets sociaux : électrification de villages voisins, réhabilitation d’écoles et de centres de santé, installation d’équipements publics et soutien à des activités génératrices de revenus.
Entre promesses et vigilance
Alors que le Gabon cherche à consolider son mix énergétique afin de répondre à la demande croissante des populations, le projet Kinguélé Aval cristallise les interrogations autour de l’hydroélectricité moderne : comment concilier besoins énergétiques, protection de la biodiversité, respect des communautés locales et impératifs de développement ?
Les autorités et les partenaires du projet martèlent que la démarche intégrée de gestion des impacts et les engagements pris sont conformes aux bonnes pratiques internationales. Reste à mesurer, à terme, l’effectivité de ces engagements sur le terrain — notamment la capacité des plans de compensation à préserver durablement les richesses naturelles et à assurer un développement local inclusif.
Dans un contexte où les «infrastructures vertes » sont présentées comme des solutions face aux défis climatiques, Kinguélé Aval illustre les tensions inhérentes à la transition énergétique africaine : l’énergie propre ne va pas toujours sans transformations profondes de l’environnement naturel.
Wilfried Nguema M.






