La question de la souveraineté alimentaire est devenue centrale dans le discours public au Gabon. Pourtant, dans les faits, certaines filières stratégiques continuent de révéler un décalage persistant entre ambition politique et action concrète. La riziculture en est un exemple emblématique. Contrairement à une idée répandue, la faible production nationale de riz ne s’explique plus aujourd’hui par l’absence de variétés adaptées aux réalités agroécologiques du pays, mais bien par un déficit de structuration de la filière après la phase de recherche scientifique.
Il est vrai que le développement d’une riziculture nationale ne pouvait faire l’économie d’un long travail scientifique. Le riz est une culture particulièrement exigeante, sensible aux caractéristiques des sols, aux régimes pluviométriques, aux ravageurs et aux cycles climatiques locaux. Dans ce contexte, les travaux conduits par l’Institut de Recherches agronomiques et forestières (IRAF), sous la coordination du Dr Dea Yonnelle Moukoumbi, étaient non seulement nécessaires, mais déterminants.
Cette phase de recherche, souvent présentée comme un frein, a pourtant livré des résultats tangibles. Trois variétés nationales de riz ont été améliorées, testées et homologuées, avec des rendements atteignant jusqu’à 8 tonnes à l’hectare, soit des performances largement supérieures aux pratiques traditionnelles. Ces acquis scientifiques marquent un dépassement clair du stade expérimental. Autrement dit, l’argument selon lequel la riziculture gabonaise serait encore bloquée par des « tests en cours » ne résiste plus à l’analyse : la recherche a rempli sa mission.
C’est précisément après cette étape que les difficultés apparaissent. La non-production de riz à grande échelle au Gabon ne découle pas d’un manque de solutions techniques et scientifiques, mais de l’incapacité de l’Etat à transformer une réussite scientifique en filière productive. Une fois les variétés validées, un ensemble d’actions structurantes s’imposait : multiplication des semences, aménagement de périmètres rizicoles, investissements dans la mécanisation, mise en place d’unités de transformation, organisation de la commercialisation et sécurisation des producteurs. Autant de leviers qui relèvent essentiellement de l’intervention publique.
Or, sur ce terrain, l’implication de l’État est restée longtemps limitée. Entre 2020 et 2024, le programme rizicole de Kougouleu a survécu grâce à des fonds propres et à l’appui de partenaires techniques internationaux tels que la JICA, AfricaRice et KAFACI. Le soutien public, lorsqu’il existait, demeurait ponctuel, sans vision globale ni engagement financier structurant. Le relais attendu après la recherche s’est ainsi fait attendre.
Le contraste avec la filière volaille est à cet égard révélateur. Lorsqu’il s’est agi de développer la production locale de poulet, l’État a pris une décision politique forte, en annonçant l’interdiction des importations, tout en mobilisant des financements et en structurant l’écosystème productif. Pour le riz, pourtant pilier de l’alimentation nationale, aucune mesure de cette ampleur n’a été engagée pendant des années. Ni protection du marché, ni financement massif, ni calendrier clair de déploiement industriel.
Ce différentiel de traitement met en lumière une réalité difficile à éluder : le principal frein au développement de la riziculture gabonaise n’a pas été technique, mais politique et budgétaire. Les priorités agricoles ont été hiérarchisées de manière discutable, laissant une filière stratégique dans un entre-deux, reconnue dans les discours mais marginalisée dans les actes.
Les récentes visites ministérielles sur le site de Kougouleu et les échanges avec les responsables scientifiques indiquent certes un regain d’intérêt de l’État pour le projet. Mais cet intérêt, s’il n’est pas rapidement suivi d’engagements financiers concrets et d’une mise en œuvre effective de la Stratégie nationale de développement rizicole, risque de rester symbolique.
Aujourd’hui, le constat est clair : la non-production de riz au Gabon ne peut plus être imputée aux expérimentations scientifiques. Celles-ci ont abouti. Le véritable blocage réside dans l’absence d’un accompagnement public à la hauteur des enjeux, dans la difficulté à transformer une innovation nationale en politique agricole durable. Kougouleu pose ainsi une question centrale aux autorités : la souveraineté alimentaire est-elle un objectif stratégique assumé, ou un simple slogan adaptable selon les filières ?
Wilfried Mba N.






