Au cœur du bassin du Congo, le Gabon s’impose comme l’un des États les plus engagés en matière de conservation forestière. Avec treize parcs nationaux et près de 88 % de couverture forestière, le pays cultive une image de sanctuaire écologique en Afrique centrale. Cependant, la dynamique régionale du trafic de pangolins rappelle que la protection d’un patrimoine naturel ne se joue pas uniquement dans les discours diplomatiques ou dans le classement des aires protégées.
En janvier 2026, plus d’une tonne d’écailles de pangolin a été saisie en République démocratique du Congo. Quelques mois auparavant, 3,7 tonnes avaient été interceptées au Nigeria, identifié comme l’un des principaux hubs d’exportation vers les marchés asiatiques. Ces chiffres montrent que, malgré l’inscription en 2017 de toutes les espèces de pangolins à l’annexe I de la CITES, qui interdit strictement leur commerce international, la pression sur l’espèce reste très forte.
Selon les données compilées par TRAFFIC et l’IUCN, plusieurs centaines de milliers de pangolins africains auraient été braconnés au cours de la dernière décennie. Le Gabon, qui abrite le Smutsia temminckii, n’échappe pas à cette dynamique régionale. À cet égard, Aurélie Flore Koumba Pambo, responsable scientifique à l’Agence nationale des parcs nationaux, souligne que le trafic d’espèces menacées constitue un facteur majeur de perte de biodiversité en Afrique centrale, menaçant à la fois les écosystèmes et le potentiel touristique du Gabon. L’animal est aujourd’hui considéré comme le mammifère le plus trafiqué au monde. La demande demeure forte en Chine et au Vietnam, où ses écailles sont utilisées en médecine traditionnelle.
Même si aucune saisie majeure n’a été officiellement signalée récemment sur le sol gabonais, plusieurs opérations locales de surveillance, menées par les Eaux et Forêts et des ONG partenaires, ont permis de détecter des filières potentielles. Ainsi, la continuité forestière avec ses voisins et son intégration aux corridors commerciaux régionaux exposent mécaniquement le Gabon aux dynamiques criminelles transfrontalières.
L’enjeu écologique dépasse la simple survie d’une espèce. En effet, le pangolin joue un rôle essentiel dans la régulation des populations de termites et de fourmis, contribuant à l’équilibre des sols forestiers. Sa raréfaction progressive pourrait, à terme, fragiliser des écosystèmes dont dépend le positionnement environnemental du pays.
Le trafic d’espèces sauvages s’inscrit dans des logiques transnationales comparables à celles du trafic d’ivoire ou de bois précieux : fragmentation des cargaisons, utilisation de conteneurs mixtes et diversification des routes maritimes. Les ports d’Owendo et de Port-Gentil, infrastructures stratégiques pour l’exportation du bois et des minerais, constituent des points névralgiques. Dans ce contexte, la surveillance repose sur des scanners, des inspections ciblées et la coopération douanière internationale.
Le trafic de pangolins, moins médiatisé et historiquement moins prioritaire que celui de l’ivoire, pourrait justement tirer avantage de cette relative discrétion. À cet égard, Ilana de Wild, directrice d’Interpol pour les crimes organisés, rappelle la nécessité d’une réponse coordonnée pour lutter contre les groupes criminels transnationaux qui profitent des mêmes routes que les trafics d’armes, de drogue ou d’êtres humains.
Pour les réseaux criminels, cette asymétrie représente une opportunité stratégique. En effet, moins exposé médiatiquement, plus discret et facile à dissimuler dans des cargaisons mixtes, le pangolin devient un produit à haut rendement et à risque perçu plus faible. Les écailles, compactes et fractionnables, peuvent se transporter plus aisément que des défenses d’éléphant entières. Selon TRAFFIC, les organisations impliquées dans le trafic d’espèces sauvages adaptent rapidement leurs filières aux priorités sécuritaires : lorsque la pression s’intensifie sur un produit, les flux se déplacent vers d’autres espèces moins surveillées.
Par conséquent, le pangolin peut apparaître comme une marchandise de substitution au sein de circuits criminels déjà structurés autour du bois précieux ou de l’ivoire. Pour le Gabon, la vulnérabilité ne tient pas seulement à l’existence d’un trafic sur son sol, mais aussi à sa capacité à anticiper une menace évolutive et à renforcer ses dispositifs de contrôle pour détecter des flux plus discrets.
Au-delà de la dimension sécuritaire, l’enjeu est politique. Le Gabon s’est positionné ces dernières années comme un acteur clé des négociations climatiques et de la préservation forestière. Sa crédibilité internationale repose sur la protection effective de son capital naturel. Or, la lutte contre le trafic de pangolins exige non seulement des moyens nationaux renforcés, mais aussi une coopération régionale accrue au sein du bassin du Congo et un dialogue diplomatique soutenu avec les pays de destination.
Sans ces mesures, le Gabon risque non seulement la perte d’une espèce emblématique, mais également la fragilisation de son image de sanctuaire écologique, avec des conséquences directes sur ses écosystèmes, son tourisme et sa place dans les négociations internationales sur la biodiversité.
Wilfried Mba N.






