Longtemps présentées comme des espaces vierges, les forêts tropicales d’Afrique centrale sont au cœur d’un malentendu cartographique. Derrière les aplats verts des cartes globales de conservation, se cache une réalité plus complexe : des territoires habités, parcourus, gérés et protégés depuis des générations par des communautés locales. La publication récente d’un article scientifique consacré à « Ibola Dja Bana Ba Massaha », forêt ancestrale de la communauté Kota de Massaha au Gabon, dans la province de l’Ogooué-Ivindo, vient bousculer cette représentation dominante.
La fiction de la « forêt vide »
Les grandes cartes mondiales de conservation, produites à partir d’images satellites et de bases de données globales, décrivent souvent les forêts tropicales comme des espaces de « forêts intactes », sans habitants ni histoire. Cette lecture technocratique, fondée le plus souvent sur les mégadonnées parfois dépassées ou mal collectées, alimente des politiques publiques qui priorisent la protection biologique tout en marginalisant les réalités sociales endogène à ces territoires.
Or, les cartes bio-culturelles, entendu par-là, les représentations territoriales élaborées par des communautés locales ou autochtones qui intègrent à la fois des éléments écologiques (forêts, rivières, faune, zones de culture) et des éléments culturels (villages ancestraux, sites sacrés, lieux de mémoire, usages coutumiers, itinéraires traditionnels), élaborées par la communauté de Massaha racontent une tout autre histoire. Celle des villages ancestraux datant du XIXe siècle, sites sacrés, zones d’usage coutumier, mais aussi exploitation forestière industrielle — y compris des pratiques que les outils satellitaires n’ont pas identifiées. Ce décalage met en lumière une limite fondamentale des approches globales qui consiste à voir la forêt sans voir réellement ceux qui la font vivre.
La cartographie comme acte politique
Cartographier un territoire n’est jamais un exerce isolé. Délimiter un espace, le nommer, le classer, c’est déjà exercer un pouvoir. Pendant des décennies, les cartes coloniales puis postcoloniales ont contribué à invisibiliser l’occupation historique des communautés locales, facilitant l’attribution de concessions forestières et la mise à l’écart des systèmes coutumiers.
Problème, en produisant leurs propres cartes, les communautés inversent ce rapport de force. À Massaha, la cartographie bio-culturelle a servi d’outil de plaidoyer pour demander la protection du territoire, ouvrir un débat national sur la reconnaissance légale des « territoires de vie » (APAC) et réaffirmer des pratiques ancestrales de gestion durable. La carte devient alors un instrument de reconnaissance juridique, mais aussi de réappropriation symbolique.
Repenser la conservation en Afrique centrale
Le débat dépasse le cas gabonais. En Afrique centrale, où une grande partie des forêts est intégrée à des concessions forestières ou à des aires protégées définies sans consultation effective, la question est structurelle : peut-on prétendre protéger la biodiversité tout en marginalisant ceux qui en sont historiquement les gardiens ?
« Les données scientifiques sont claires et montrent que les territoires gérés par des peuples autochtones et des communautés locales figurent parmi les mieux conservés », apprend-on d’un expert. Pourtant, ces acteurs restent souvent relégués au rang de bénéficiaires secondaires des politiques environnementales, et non de décideurs. Intégrer les savoirs bio-culturels dans les stratégies nationales et internationales de conservation ne relève pas d’un geste symbolique. C’est une condition d’efficacité écologique et de justice territoriale.
Conservation co-construite
La cartographie bio-culturelle ouvre une voie, celle d’une conservation co-construite, ancrée dans l’histoire des lieux et la légitimité des communautés qui y vivent. Elle rappelle une évidence trop longtemps ignorée, à savoir que les forêts africaines ne sont pas des espaces vides à administrer, mais des territoires de vie.
Cartographier sans les communautés, c’est invisibiliser leurs droits. Invisibiliser leurs droits, c’est fragiliser la gouvernance locale. Et fragiliser la gouvernance locale, c’est compromettre la durabilité même des politiques de conservation. Sans les communautés, il ne peut y avoir de conservation durable.
Wilfried Mba N.






