Spécialiste en archéologie d’Amérique du Sud et d’Afrique Centrale et chercheur à l’Institut de la recherche et pour le développement (IRD), Geoffroy de Saulieu, déconstruit des décennies de considération sur le lien « nocif » entre agriculture et déforestation. Ses recherches menées dans une région de l’Ogooué-Lolo mettent en lumière l’apport considérable de l’agriculture ancestrale dans la séquestration de carbone.
Avec l’exploitation forestière, minière, la production de charbon de bois et autres, l’agriculture fait partie des facteurs qui concourent à la perte des forêts tropicales donc, à l’appauvrissement des sols. A travers le monde, des études se relaient pour alimenter cette thèse. Dans le bassin du Congo, ce lien est bien réel si l’on s’en tient à certaines études. En 2024 par exemple, selon une récente étude publiée dans le Global Forest Watch, la perte des forêts dans ce bloc forestier a été évaluée à 14,2%, soit 780 000 hectares de forêts naturelles perdues.
De façon globale, l’agriculture est considérée comme le premier moteur de la déforestation mondiale avec entre 80% à 90% de la perte de forêts. D’après les données officielles, cette conversion des terres forestières est principalement tirée par l’agriculture commerciale et, dans une moindre mesure, par l’agriculture de subsistance. Les résultats d’une étude menée dans le bas-Ogooué par Geoffroy de Saulieu, spécialisé en archéologie d’Amérique du Sud et d’Afrique Centrale et chercheur à l’Institut de la recherche et du développement (IRD) montrent le contraire.
« Pendant longtemps, on a pensé que les activités humaines, notamment l’agriculture, étaient néfastes à la nature. Depuis plusieurs décennies, l’archéologie commence à se rendre compte que l’agriculture tropicale, particulièrement celle qui a été pratiquée en Afrique centrale, n’a pas du tout contribué à abîmer l’environnement », fait constater le chercheur.
Cette révélation bouscule les idées reçues et ouvre une nouvelle perspective de compréhension sur le rôle de certaines activités humaines sur l’équilibre écologique des écosystèmes tels que les sols ou les forêts tropicales. Pour Geoffroy de Saulieu, « la biodiversité et la richesse du patrimoine naturel actuel, est en grande partie issue des interactions entre ces agricultures anciennes et leur environnement ». Il en veut pour preuve que les études réalisées sur des sols d’anciennes zones agricoles, parfois cultivés depuis 2000 ans, montrent que ces sols sont plus riches que les sols naturels.
Cette découverte est cependant circonscrite, car elle est ciblée sur l’agriculture sur champs surélevés, qui selon le Chercheur, est aujourd’hui abandonnée au Gabon. « Certes, il y a encore quelques zones en Afrique centrale, notamment au Congo, où on sait cultiver de cette manière, mais plus personne ne pratique de l’agriculture sur champs surélevés au Gabon », fait-il savoir, ajoutant que c’est une pratique agricole très particulière et qui était également probablement assez différentes dans le passé, et elles sont absolument typiques d’une agriculture intertropicale.
« Ce sont des pratiques qu’on ne trouve pas ailleurs dans les hémisphères nord et sud. C’est une manière de travailler la terre basée sur l’accumulation de la matière organique. Donc on fait des tas et on plante les végétaux sur ces tas de matières organiques. Ces tas de matières organiques, en plus, sont dans des zones humides, donc régulièrement on cure les canaux de drainage, et on met les bouts sur les monticules de terre, où on fait pousser les plantes dont on va se nourrir. Ce sont des systèmes agricoles extrêmement vertueux, qui ont des conséquences à long terme sur le stockage du carbone », a-t-il ajouté.
Quant à l’agriculture sur brûlis, source de discorde entre certains scientifiques, experts, et les communautés locales et peuples autochtones, elle n’est pas selon le scientifique, totalement nuisible. « Les villageois aujourd’hui ont tendance à cultiver sur abattis-brûlis. Cette agriculture n’est pas foncièrement négative si elle est menée avec intelligence. Au contraire, on s’est rendu compte par des études d’écologistes que très souvent le gibier profite des anciens abattis qui sont repris par la forêt, qui sont en recrue forestière », a-t-il fait savoir.
Voilà une posture qui recadre un débat vieux de plusieurs décennies, alors que l’agriculture a toujours été présentée comme le parent nuisible de la conservation. L’approche de Geoffroy de Saulieu a ceci de particulier qu’elle nous amène à considérer cet aspect spécifique de la conservation, afin de voir l’agriculture peut-être aussi comme un allier de la conservation. Cette proximité souhaitée dépend cependant des pratiques en phase avec les objectifs de développement durable.
Michael Moukouangui Moukala






