Alors que les autorités gabonaises mettent en avant une hausse spectaculaire de la population d’éléphants de forêt et le rôle central du pays dans la régulation climatique mondiale, plusieurs travaux scientifiques invitent à une lecture plus nuancée, voire critique de ces récits.
L’idée d’un Gabon sanctuaire écologique, à la fois refuge de la biodiversité et poumon climatique s’est progressivement imposée dans les discours officiels. Deux chiffres en particulier structurent cette narration : une population d’éléphants de forêt passée d’environ 50 000 à 95 000 individus en une décennie, et un bassin du Congo présenté comme un puits de carbone majeur à l’échelle planétaire. Pourtant, à y regarder de plus près, ces affirmations repose sur des bases scientifiques plus fragiles qu’il n’y paraît.
Des éléphants difficiles à compter, des chiffres discutés
Comme le souligne le chercheur Stéphane Ondo Ze, les estimations de la population d’éléphants au Gabon sont entachées d’incertitudes méthodologiques importantes. Déjà en 2016, le Groupe de spécialistes de l’éléphant d’Afrique de l’UICN estimait que près de 90 % des données disponibles étaient peu fiables, en raison notamment de leur ancienneté ou de protocoles inadaptés aux réalités du terrain.
Si des méthodes plus récentes, comme l’analyse génétique des crottins ou l’étude de leur décomposition ont permis d’affiner les estimations, elles ne suffisent pas à lever toutes les zones d’ombre. Dans ce contexte, l’affirmation d’un quasi-doublement de la population apparaît moins comme une certitude scientifique que comme un ordre de grandeur sujet à caution, désormais intégré dans un récit politique valorisant les efforts de conservation.
Un “poumon vert” africain… en perte de souffle ?
Le second pilier du discours repose sur le rôle majeur du bassin du Congo comme puits de carbone. Sur ce point, la science est plus claire, mais aussi plus incomplète. Une étude majeure publiée dans la revue Nature par Simon L. Lewis et ses collègues (Hubau et al., 2020) montre que les forêts tropicales africaines ont longtemps absorbé une part significative du CO₂ mondial. Mais cette capacité est en déclin rapide, sous l’effet des réchauffements climatiques, des sécheresses et de la mortalité accrue des arbres. D’ailleurs, projettent-t-ils, ce puits de carbone pourrait disparaître d’ici 2030–2040.
Des travaux récents publiés dans Nature Geoscience vont encore plus loin. Ils révèlent que certaines composantes du système, notamment les tourbières et les réseaux fluviaux, commencent à relâcher du carbone ancien, parfois stocké depuis des millénaires. Autrement dit, le bassin du Congo ne se contente plus d’absorber du CO₂ : il pourrait, par endroits, en redevenir une source.
Selon une synthèse scientifique récente, le bassin absorberait encore entre 0,26 et 0,50 gigatonne de carbone par an. Mais cette estimation reste entourée d’incertitudes importantes, tant les flux de carbone varient selon les zones et les composantes (forêts, sols, rivières, zones humides).
Des chiffres au service d’un récit stratégique
C’est dans cet entre-deux, entre réalité scientifique complexe et nécessité politique de simplification que s’inscrit ce que Stéphane Ondo Ze appelle une dynamique « loxodontophiste ». Selon lui, les chiffres relatifs aux éléphants comme au carbone participent d’une mise en récit stratégique, destinée à renforcer la légitimité des politiques de conservation et à capter des financements internationaux.
L’exemple du parc national de Minkébé est révélateur. En 2013, Professeur Lee White affirmait que près de 19 000 éléphants y avaient été tués en dix ans, soit environ 50 par jour. Un chiffre spectaculaire, largement repris, mais difficilement compatible avec les données du programme MIKE (Monitoring the Illegal Killing of Elephants), qui indiquent des niveaux de braconnage bien inférieurs.
Entre urgence écologique et construction narrative
Faut-il pour autant conclure à une manipulation délibérée ? La réponse est plus nuancée. Les enjeux de conservation au Gabon sont réels : braconnage, pressions économiques, changement climatique. Mais la tentation de simplifier, voire de dramatiser les données pour mobiliser l’attention et les financements internationaux est tout aussi réelle.
Dans le cas du carbone comme dans celui des éléphants, la science invite à la prudence : les écosystèmes du bassin du Congo restent parmi les plus mal connus au monde, et les incertitudes demeurent considérables.
Dans un contexte où la crédibilité des politiques environnementales repose de plus en plus sur des données chiffrées, la question n’est plus seulement de protéger la nature, mais aussi de protéger la vérité scientifique elle-même. Car entre l’urgence d’agir et la tentation de convaincre, la frontière est parfois aussi fragile que les écosystèmes que l’on prétend défendre.
Wilfried Mba N.






