Rapprocher la décision publique des réalités locales, dynamiser les territoires, corriger les déséquilibres hérités d’une gestion trop longtemps centralisée à Libreville, telles sont les promesses portées par le chantier de la décentralisation engagé au Gabon. Mais entre les ambitions affichées et l’état réel des collectivités territoriales, le chemin reste parsemé d’embûches. Pour en mesurer les enjeux, nous avons sollicité l’expertise de Ladislas Désiré Ndembet, spécialiste des questions de décentralisation et de gouvernance locale. Son diagnostic est sans concession.
Le Gouvernement à tout prix rendre la décentralisation réelle. Le cadre légal existe ! Les lois gabonaises confient aux collectivités la gestion des écoles, de la voirie, de l’état civil ou encore des fonds issus des RSE. Mais entre le texte et le terrain, le fossé reste béant. Si des communes comme Owendo ou Port-Gentil recrutent déjà quelques cadres qualifiés, ces cas demeurent isolés. « Le recrutement reste encore gangrené par des logiques clientélistes héritées des échéances électorales, où la reconnaissance politique prime sur la compétence et le mérite », tranche Ladislas Désiré Ndembet expert sur la question et président de l’ONG Muyissi Environnement.
Le mérite, condition sine qua non
Pour l’expert, la solution est claire : « seule une politique de recrutement fondée sur le mérite et la qualification permettra aux collectivités d’exercer une maîtrise réelle de leurs attributions. » Les profils manquants sont connus : juristes, spécialistes des finances publiques, des marchés publics, gestionnaires de projets. Sans eux, les élus locaux restent démunis face aux obligations légales qui leur incombent et aux besoins croissants des populations.
Un blocage avant tout politique
Le vrai obstacle n’est ni juridique ni financier. Il est politique. « Une partie de l’élite perçoit encore la décentralisation comme une fragmentation de l’autorité de l’État. On redoute qu’un maire autonome, parce qu’il rendrait sa population prospère, ne fasse de l’ombre au pouvoir central », analyse Ndembet. Pourtant, l’article 1er alinéa 2 de la Constitution est sans ambiguïté : le Gabon est une République indivisible. L’autonomie locale ne menace pas l’unité nationale, elle l’enracine dans les territoires.
Des garde-fous déjà en place
La crainte d’une décentralisation incontrôlée résiste mal à l’examen. Les mécanismes de contrôle existent déjà : représentants de l’État en province, trésoriers provinciaux, chambres provinciales des comptes. « En cas de mauvaise gestion des deniers publics, la responsabilité des auteurs sera engagée », rappelle l’expert. Ce qui bloque relève donc d’une confusion plus profonde : « l’État a été assimilé au Président de la République et à son gouvernement, empêchant le politique de desserrer l’étau sur les collectivités. On ne les voit que comme des accessoires mécaniques au service de Libreville. »
L’unicité des caisses, un verrou à briser
Parmi les freins concrets, l’unicité des caisses pèse lourd. Ce mécanisme centralise à Libreville les ressources des collectivités avant de les redistribuer souvent inefficacement. « Leurs ressources immobilisées n’ont plus à être centralisées et redistribuées inefficacement », plaide Ndembet. Permettre aux collectivités de gérer directement leurs recettes : dotations de fonctionnement, revenus forestiers et miniers, c’est leur redonner les moyens de planifier et d’investir sans attendre une autorisation centrale souvent tardive.
Appliquer les textes, sans calcul partisan
Le Gabon n’a pas besoin d’une révolution législative. « Le cadre juridique existe déjà dans nos lois et décrets. Pour le rendre efficient, il suffit de l’appliquer sans arrière-pensée politique », conclut l’expert. Des élus libres d’agir, des agents recrutés sur le mérite, des ressources gérées au plus près du terrain : cette équation, si elle était résolue, ferait des collectivités ce qu’elles auraient toujours dû être de véritables moteurs du développement local.
Michael Green






