Le Gabon a annoncé la commercialisation d’environ 6 millions de tonnes de crédits carbone auprès de la société allemande SEFE. Présentée comme une nouvelle source de revenus pour le pays, cette opération laisse pourtant plusieurs questions en suspens : quel est montant de l’unité de crédit carbone et quelle part reviendra aux communautés locales et aux peuples autochtones, directement concernés par les pratiques de conservation forestière ?
L’accord a été signé le 3 novembre 2026 à Londres, par l’intermédiaire de l’Agence gabonaise pour le développement de l’économie verte (AGADEV). Il porte sur des crédits certifiés selon le standard ART-TREES et éligibles au mécanisme CORSIA. Les premières livraisons sont attendues au premier trimestre 2027. Mais les communiqués de la Présidence et de l’AGADEV ne précisent ni le prix de vente des crédits ni le montant global de la transaction. Les autorités annoncent des revenus pour l’État et un futur mécanisme de partage avec les communautés, sans en détailler les modalités.
Six millions de tonnes, mais à quel prix ?
Le volume annoncé ne suffit pas à mesurer la valeur de l’opération. Tout dépend du prix auquel chaque tonne sera vendue. Sur le marché européen, l’unité de crédit carbone CORSIA s’échange entre 15 à 30 euros par tonne. L’une des deux hypothèses permettraient au Gabon d’empocher 90 et 180 millions d’euros, soit environ 59 à 118 milliards de francs CFA. Il s’agit toutefois d’une simulation, et non du montant confirmé de l’accord avec SEFE.
Les prix varient selon la qualité des crédits, leur certification, leur marché de destination et les négociations autour. Les unités gabonaises relevant d’ART-TREES et éligibles à CORSIA ne peuvent donc pas être automatiquement assimilées à l’ensemble des crédits échangés sur le marché européen. Reste une question : pourquoi le prix de vente n’est-il pas communiqué ? Sans cette donnée, impossible d’évaluer précisément la recette attendue et, par conséquent, les sommes susceptibles d’être redistribuées.
Une vieille promesse de rémunérer la conservation
La commercialisation avec SEFE s’inscrit dans une démarche engagée depuis plusieurs années. En 2019, le Gabon avait conclu un partenariat avec la Norvège, prévoyant jusqu’à 150 millions de dollars sur dix ans pour rémunérer les réductions d’émissions liées à la préservation des forêts. En 2021, un premier paiement de 17 millions de dollars avait été annoncé pour les résultats obtenus en 2016 et 2017, correspondant à 3,38 millions de tonnes de CO₂ équivalent.
Avec SEFE, le Gabon franchit une nouvelle étape en commercialisant des unités de réduction d’émissions auprès d’acteurs internationaux. Mais cette évolution ramène à une question essentielle : quelle place les populations vivant dans les espaces forestiers occupent-elles réellement dans le partage de cette valeur ?
Les communautés bénéficiaires, mais selon quels critères ?
L’AGADEV indique que les revenus de l’État seront cantonnés jusqu’à l’entrée en vigueur du cadre réglementaire national, lequel doit fixer les modalités de partage avec les communautés. La Présidence reprend cet engagement, mais aucun pourcentage ni critère de répartition n’est précisé.
Comment les bénéficiaires seront-ils identifiés ? Selon leur proximité avec les forêts, leur contribution à leur conservation ou leur dépendance aux ressources naturelles ? Quelle place sera accordée aux peuples autochtones ? Et les retombées prendront-elles la forme de transferts directs ou de projets collectifs ?
Ces choix auront des conséquences concrètes. Le financement d’une infrastructure dans une localité ne répond pas nécessairement aux mêmes attentes qu’un mécanisme permettant aux communautés de disposer directement d’une part des revenus générés par la conservation. Pour l’heure, les communiqués ne permettent pas de savoir quelle formule sera retenue.
L’AGADEV au centre du dispositif
Créée en janvier 2025, l’AGADEV est chargée de valoriser le capital naturel du pays et de mobiliser des financements verts. Elle a représenté l’État gabonais dans les accords avec SEFE. Son rôle dans la mise en œuvre de l’opération est donc central, mais ses modalités financières ne sont pas détaillées.
Comment ses missions seront-elles financées ? Des frais de gestion seront-ils prélevés sur les recettes ? Si oui, selon quelles règles et avec quel contrôle ? Il ne s’agit pas de présumer que l’agence percevra une part de la vente, mais de connaître les coûts du dispositif et leur incidence éventuelle sur les sommes destinées aux bénéficiaires.
La transparence ne peut pas attendre les premières livraisons
Dans son communiqué, la directrice générale de l’AGADEV, Scyrielle P. Sende Etali, affirme : « notre exigence est que cette valeur serve d’abord le Gabon et les communautés qui protègent ces forêts, dans la transparence. »
L’engagement est clair. Reste à savoir comment il sera traduit dans les faits. Le cantonnement des revenus annoncé par les autorités constitue une première disposition, mais il faudra aussi connaître les règles de gestion, les organes de contrôle et les modalités de suivi des fonds jusqu’à leurs bénéficiaires.
Le succès de cette première commercialisation ne se mesurera donc pas seulement aux 6 millions de tonnes vendues ou à la reconnaissance du Gabon sur les marchés climatiques. Il dépendra aussi de la transparence sur les recettes et de la capacité à faire parvenir une part réelle de cette valeur aux populations qui vivent au contact des forêts et contribuent à leur préservation.
Wilfried Mba N.






