Dans le département de la Lekoko, à Bakoumba, une nouvelle opération menée par les services spéciaux contre l’orpaillage clandestin met une fois de plus en lumière l’ampleur d’un phénomène profondément enraciné. Selon l’Union du lundi 12 janvier 2026, malgré les démantèlements successifs, les sites illégaux se reconstituent presque systématiquement, révélant l’existence d’un système structuré, résilient et soutenu par des complicités locales et transfrontalières.
Ces dernières années, l’orpaillage illégal s’est imposé comme l’un des défis majeurs de la gouvernance minière au Gabon. À Bakoumba, dans la province du Haut-Ogooué, comme dans d’autres zones aurifères du pays, les interventions des forces de défense et de sécurité permettent des saisies, des interpellations et la destruction de sites clandestins. Mais sur le terrain, la réalité est implacable : quelques semaines, parfois quelques jours plus tard, les activités reprennent.
Cette résilience s’explique en grande partie par la structuration informelle de cette économie parallèle et par l’implication de relais locaux, souvent gabonais, qui facilitent l’installation des sites, l’acheminement du matériel, la protection des exploitants et l’écoulement de l’or.
Des complicités locales au cœur du système
Contrairement à une lecture simpliste qui ferait de l’orpaillage illégal un phénomène exclusivement importé, les faits souvent observés sur le terrain notamment par les équipes de l’Agence nationale des parcs nationaux (ANPN) montrent que des Gabonais jouent un rôle clé dans cette économie clandestine. Guides, propriétaires fonciers complaisants, intermédiaires commerciaux ou informateurs, certains acteurs locaux participent activement à la reconstitution des sites après chaque opération de démantèlement. Le cas de Minkébé, dans la province de l’Ogooué-Ivindo illustre l’enracinement d’une pratique facilité par les nationaux.
Ces complicités affaiblissent l’action de l’État et interrogent sur l’efficacité réelle des dispositifs de lutte, lorsque ceux censés protéger le territoire en tirent parfois profit. Elles alimentent également un sentiment d’impunité qui encourage la poursuite de pratiques destructrices pour l’environnement.
Un impact environnemental lourd et souvent irréversible
L’orpaillage illégal, majoritairement artisanal et non encadré dont 90% de la production soit 1000 à 2500 kg échappe canaux officiels, vendu clandestinement, contre seulement 35 kg déclarés via le gouvernement, constitue une menace directe pour les écosystèmes et la souveraineté économique du pays. Faute de techniques appropriées et de normes environnementales, les exploitants clandestins dégradent les sols, détruisent la couverture végétale et polluent les cours d’eau.
L’utilisation incontrôlée de produits chimiques, notamment le mercure, le détournement des rivières et l’abandon de fosses à ciel ouvert laissent derrière des paysages ravagés et des zones impropres à toute autre activité sont le résultat de cette activité. Dans des régions déjà fragiles sur le plan écologique, ces pratiques compromettent durablement la biodiversité et les moyens de subsistance des populations locales. Des exemples sont légions au Gabon.
Un cadre réglementaire solide… mais peu respecté
Le Gabon dispose d’un arsenal juridique censé encadrer la filière minière, mais son application reste très limitée face aux complicités locales et au manque de moyens notamment logistiques. Le Code minier gabonais (Loi n° 037/2018 du 10 juin 2019) définit le cadre légal de l’exploitation des ressources minérales, impose des normes techniques et environnementales, et encadre strictement les titres miniers, tandis que la loi n° 003/2007 sur la protection de l’environnement oblige toute exploitation à réaliser une étude d’impact environnemental et à mettre en place des mesures de gestion et de restauration des sites. Par ailleurs, l’usage de produits chimiques dangereux, notamment le mercure dans l’orpaillage artisanal, est strictement interdit conformément à l’article 52 du Code minier et aux engagements internationaux du Gabon dans le cadre de la Convention de Minamata, ce dernier étant réservé uniquement à des applications scientifiques ou de laboratoire.
Force est de constater que malgré ces dispositions, les audits menés par le ministère des Mines révèlent que la majorité de l’or alluvial est exploitée hors du cadre légal, sans permis, sans plan de gestion environnementale et avec une traçabilité quasi inexistante. Ces constats confirment que les lois existent, mais ne sont pas appliquées de manière effective.
Constats alarmants de l’ANPN
L’Agence Nationale des Parcs Nationaux (ANPN), en charge de la préservation des aires protégées et de la biodiversité a recensé en 2021, près de 200 sites d’orpaillage illégaux au Gabon lors d’un état des lieux territorial mené à l’échelle nationale, confirmant l’ampleur de l’orpaillage clandestin malgré les efforts des autorités pour le contrer.
Lors de ces missions, des orpailleurs ont été surpris en possession du mercure, dans des zones sensibles telles que Minkébé, Ivindo ou Mwagna, en violation directe de l’interdiction nationale. Ces constatations montrent que, malgré les interdictions légales, l’orpaillage clandestin prospère et continue de menacer la biodiversité et les ressources naturelles.
Un défi qui dépasse la seule répression
L’État gabonais a donc défini des règles claires et pris des mesures multiples : audit du secteur minier, surveillance satellitaire, sanctions contre les opérateurs illégaux, interdiction de l’exploitation artisanale non encadrée, caution bancaire, raffinage obligatoire sur le territoire national, grille officielle du prix de l’or, retrait de permis en cas de non-conformité, réduction du nombre d’exploitants et interdiction des collectes par des particuliers.
Mais sur le terrain, le non-respect systématique de ces mesures est constaté, entretenu par des complicités locales, révèle les limites de l’action publique. Les lois existent, les instruments de contrôle sont connus, mais leur mise en œuvre effective reste fragmentaire. Tant que ces réseaux informels et ces relais locaux continueront à faciliter l’orpaillage illégal, les opérations de démantèlement resteront des victoires ponctuelles, insuffisantes face à l’ampleur du phénomène.
L’enjeu pour le Gabon est donc double : renforcer l’application des lois existantes, tout en sensibilisant et responsabilisant les acteurs locaux, afin que l’exploitation de l’or cesse de se faire au détriment de l’environnement et de l’autorité de l’État.
Wilfried Nguema M.






