En 2024, le bassin du Congo comptait environ 170 entreprises forestières formelles titulaires de concessions de l’Etat. Ces concessions représentent 60% de la production de grumes réalisée par les quatre principales sociétés de chaque pays. En dépit du fait que la région abrite des centaines d’unités de transformation, 90% de la valeur ajoutée créée par le bois exporté profite au marché extérieur.
Les pays du bassin du Congo ne profitent pas de l’exploitation forestière ! C’est ce que rappelle le biologiste et ancien ministre des Forêts du Gabon, Lee White qui, dans une analyse tirée du rapport du Science Panel for the Congo Basin remet au goût du jour cette décevante réalité. Selon lui, près de 90% de la valeur économique du bois issu du bassin du Congo est captée hors de la région, principalement dans les pays où ce bois est transformé industriellement, notamment en Asie.
En clair : les pays forestiers vendent la matière première, mais la valeur ajoutée qu’elle génère profite à d’autres pays. De leur côté, ces pays se contentent d’une marge de 10%. Ce qui en fait un secteur sous-bénéfique pour les populations de ce bloc forestier.
Le bassin du Congo est le deuxième plus grand massif forestier tropical au monde, couvrant environ 268 millions d’hectares de forêts. Cette zone représente 70% de la couverture forestière d’Afrique et 6% de la surface forestière mondiale. Elle est peuplée par 185 millions d’habitants qui, au quotidien, font face à des défis socio-économiques importants tels que la déforestation rapide due aux activités telles que l’exploitation forestière, la pauvreté rurale, et le sous-financement de la conservation. Ces enjeux menacent la biodiversité et les moyens de subsistance locaux, exigeant une transition vers une économie durable, participative et financée.
En privant la région des gains issus de l’exploitation forestière, le modèle économique autour du développement local du secteur forêt-bois participe à son appauvrissement. Privant les populations de débouchées autour de ce secteur. En effet, comme l’explique le Professeur Lee White, lorsque les grumes quittent les ports d’Afrique centrale sans transformation industrielle poussée, la quasi-totalité de la valeur économique potentielle s’envole avec elles.
Les meubles, les parquets, les panneaux décoratifs ou les matériaux de construction — bref, les produits qui génèrent la plus grande valeur — sont majoritairement fabriqués ailleurs. Résultat : les pays forestiers vendent du bois, mais la véritable industrie du bois se développe loin de leurs forêts.
Face à ce constat, certains États ont tenté de changer la donne. Au début des années 2010, le Gabon a décidé d’interdire l’exportation de grumes pour encourager la transformation locale du bois. Dans cette logique est née la Zone économique spéciale de Nkok (ZES de Nkok), un vaste complexe industriel situé à une trentaine de kilomètres de Libreville.
L’idée était simple : transformer le bois sur place plutôt que de l’exporter brut. Mais plus de dix ans après sa création, certaines interrogations persistent. Les emplois générés offrent-ils une sécurité à long terme pour les travailleurs ? La valeur créée par ces industries reste-t-elle réellement dans l’économie gabonaise ? Et surtout, les produits fabriqués dans cette zone industrielle profitent-ils aux marchés locaux ou quittent-ils simplement le pays sous une forme plus élaborée ?
Si le modèle du Gabon peut paraître irréprochable, même transformé localement, le bois produit à Nkok reste pour une large part destiné aux marchés internationaux. La preuve, l’existence de cette zone n’a pas permis de rééquilibrer les prix de produits finis qui impactent le coût de la construction au niveau local.
Au-delà de la filière industrielle, les pays du bassin du Congo cherchent aussi à valoriser une autre dimension de leurs forêts : leur rôle écologique mondial. Ces forêts capturent et stockent d’immenses quantités de carbone. Elles contribuent à réguler le climat de la planète et abritent une biodiversité exceptionnelle.
Pour reconnaître cette contribution, des mécanismes internationaux ont été mis en place. Le Gabon a ainsi reçu des paiements dans le cadre de l’initiative Central African Forest Initiative, tandis que d’autres pays de la région participent à des programmes REDD+ soutenus par la Banque mondiale. Mais ces financements restent encore très modestes face à la valeur globale que représente le massif forestier du bassin du Congo.
Aujourd’hui, plusieurs gouvernements de la région cherchent à renforcer le rôle économique de la filière bois. Au Gabon, le ministère des Eaux et Forêts a annoncé l’ambition de porter la contribution du secteur forestier à 10% du PIB. L’objectif est clair : transformer davantage, industrialiser plus et capter une part plus importante de la valeur créée par la forêt.
D’une certaine manière, cette stratégie répond directement au diagnostic posé par Lee White : tant que la transformation industrielle restera limitée, la richesse générée par les forêts continuera de voyager bien plus loin que les arbres dont elle est issue. Au fond, c’est peut-être là toute la question : comment faire en sorte que la valeur de la forêt ne se mesure pas seulement à l’autre bout de la chaîne industrielle, mais aussi là où elle pousse, là où elle est coupée, et là où vivent ceux qui en dépendent ?
Wilfried Mba N.






