Cloisonnée dans la cuvette bordée par les chaînes de montagnes qui la serpentent, Moanda, ville d’environ 70 000 âmes située dans la province du Haut-Ogooué, à plus de 600 kilomètres de Libreville, offre un terrain de dualité entre extraction minière de manganèse et bien-être des populations. Depuis plus de 40 ans, cette coexistence est sujette à caution en raison des impacts écologiques liés à cette activité, dont la Comilog détient le permis. Le tableau : défiguration des paysages naturels, saturation des rivières et de l’air en fines de manganèse et, déplacement des populations. En dépit d’une politique RSE existante, le problème reste toujours d’actualité. Enquête sur un dossier qui traverse le temps à Moanda.
AVERTISSEMENT :
- Cette enquête est le fruit d’un an de collecte de données entre les villes de Moanda et de Libreville ;
- Des acteurs importants, notamment des hommes politiques originaires de Moanda, ont été contactés pour avoir leurs avis sur le sujet, ces derniers ont affiché une fin de non-recevoir ;
- Une « demande d’information sur les actions de RSE de la Comilog à Moanda » a été formulée à la société, celle-ci est restée lettre morte jusqu’à la publication de cet article.
Située au sud-est du pays, dans la province du Haut-Ogooué, à plus de 600 kilomètres de Libreville, la capitale gabonaise, la ville de Moanda abrite les activités minières du géant français Eramet via sa filiale Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog). Avec 25 % des réserves mondiales de manganèse, la compagnie exploite un gisement d’une grande capacité, dont la production est évaluée à plus de 7 millions de tonnes de minerai et d’aggloméré. Ce qui fait d’Eramet le premier producteur de manganèse à haute teneur au monde. De par cette position, le gisement de Moanda jouit tout aussi d’un positionnement stratégique. Depuis plusieurs années, Eramet en a fait une priorité, avec des investissements toujours aussi importants pour atteindre ses objectifs.

Malheureusement, les activités de la compagnie ne sont pas ce que l’on pourrait qualifier d’exemplaires. Certes, il convient de reconnaître les efforts consentis par cette dernière pour limiter et compenser ses impacts négatifs par une RSE agissante, évaluée à 6 milliards de francs CFA chaque année. Ces efforts ne gomment cependant pas les écueils reprochés à Eramet via la Comilog. Au nombre de ces écueils : la défiguration du paysage de Moanda, la pollution affectant la pratique de l’agriculture, l’interdiction faite aux riverains de pratiquer la pêche dans les lacs situés aux alentours des sites de production de manganèse, le déplacement des communautés locales de la gare vers un site aménagé par la société, les problèmes de santé oculaires dont ont été victimes ces populations et la destruction des écosystèmes naturels. Ces reproches illustrent des années de négligence, caractérisées par le non-respect des lois et conventions en vigueur au Gabon.
Le manganèse omniprésent à Moanda
À Moanda, l’un de ces points saute aux yeux et fait le lit des critiques. Il s’agit du cas de la saturation en fine de manganèse de la rivière Moulili, un dossier vieux de plusieurs décennies et qui continue d’alimenter les critiques en dépit des annonces de la Comilog visant à restaurer cette rivière. Le cas de cette rivière illustre le plus gros dommage causé par l’activité d’exploitation du manganèse. Et pour cause, jadis cours d’eau ordinaire, avant l’implantation de la laverie de la Comilog, la Moulili est aujourd’hui une rivière chargée en fines de manganèse. « C’était une rivière normale. Les populations s’y baignaient et recueillaient de l’eau pour les usages courants. À cause des fines de manganèse, il n’est plus possible d’y puiser de l’eau ni même de s’y baigner. La rivière n’existe désormais plus que de nom en raison des dépôts de manganèse accumulés au fil des années », explique un dignitaire de Moanda que nous nommerons Franck.

Son récit ne ménage pas la Comilog, qu’il pointe comme étant le responsable de la dégradation de cet écosystème aquatique. D’autant que, malgré les annonces de réparation de cette rivière, le dossier avance avec lenteur. Pour confronter nos observations lors de la décente sur le terrain, des mesures nous ont été recommandées par les scientifiques que nous avons approchés. Mais pour le journaliste François Duc Moukwangui, qui connaît bien ce dossier, « faute d’unités de mesure fiable, la quantité importe peu. L’important, selon lui, est de constater que la pollution du cours d’eau persiste. Cela saute aux yeux ».
François Duc Moukwangui connaît bien ce dossier pour avoir lui-même travaillé dessus en 2005. Environ 21 ans après, au vu des données que nous lui avons présentées, il estime que la réalité n’a pas totalement changé. Comme lui, Jean-Valentin Leyama, ressortissant de la localité, ainsi que l’ONG Brainforest se sont également penchés sur ce dossier en dénonçant les débordements de l’extraction minière sur les populations et la ville de Moanda.
Aux problèmes observés par ces acteurs se sont ajoutés d’autres facteurs préoccupants relevés par les producteurs de manioc que nous avons rencontré. Il s’agit notamment de la pollution de la rivière Mikoma, située dans la zone 601, impactée par le ruissellement des eaux issues de la montagne située juste en amont. « La boue due aux pistes ouvertes par la Comilog ici et là gaspille le manioc que nous trempons », s’indigne une productrice de manioc rencontrée dans une plantation après la gare de Moanda.
Sur le plan sanitaire, les populations de la gare ont été délogées pour deux raisons : l’occupation de la zone à cause du projet d’extension du site de la gare, mais surtout à cause de l’impact de la mine sur leur santé. Le « problème de picotement » des yeux, dont se sont plaints de nombreux individus, a d’ailleurs conduit la Comilog à prendre en charge les populations de cette zone, qui ont été consultées par un ophtalmologue à Franceville, lequel a été mandaté par la société. Curieusement, le bilan de ces consultations est resté un secret de polichinelle, apprend-on des habitants de la gare.

Au sein de la population, une question logique reste sans réponse : « Si l’entreprise ne se reconnaît pas dans ces accusations, pourquoi nous a-t-elle pris en charge et pourquoi nous a-t-elle délogés ? », s’interroge un riverain de la gare, habitant le village Mikouagna, ayant requis l’anonymat. Nous avons écrit au service communication de la Comilog pour avoir une réponse à cette question, mais notre courrier est resté lettre morte. Pour ce dernier, « le fait que la plupart des habitants de Moanda se soignent à l’hôpital Marcel Abéké rend difficile la détection des pathologies potentiellement causées par l’activité minière ».
Laxisme et impuissance de l’Etat
Les impacts négatifs de la mine sur le paysage et le quotidien des habitants de Moanda constituent un dossier critique. Administrations publiques, ONG, scientifiques, la presse et les alertes, lorsqu’ils s’aventurent sur cette question, se heurtent à l’emprise de la Comilog sur la circulation de l’information concernant son activité à Moanda. Notre enquête n’a pas échappé à cette réalité. Les acteurs politiques originaires de Moanda que nous avons contactés pour répondre à nos questions ont tous, sans exception, opposé une fin de non-recevoir. C’est dire combien parler ou traiter de ce sujet n’est pas un exercice facile. À la direction des Industries extractives du ministère en charge des Eaux et Forêts, la même réalité s’est dessinée dès que le sujet de la Moulili ou de la cohabitation entre l’activité minière et ses impacts sur les populations et le milieu de vie a été évoqué.
Aujourd’hui, cela fait des décennies que la Comilog a annoncé la réhabilitation de la Moulili par la « valorisation des fines de manganèse ». Dans son rapport RSE 2019, la société évoque « la possibilité de remettre la nature en état, mais aussi de vendre le minerai récolté dans la rivière ». Cette volonté affichée intervient six ans après la mission de terrain conduite en 2013 avec plusieurs départements ministériels, notamment la direction générale de l’Environnement et plusieurs autres cabinets d’études. Par la voix de l’un de ses ingénieurs en géologie, la Comilog annonçait : « le CIM a vocation à recueillir, au moyen de pelles et de camions, les stériles historiques de la laverie et, par là même, à dépolluer la rivière ». Cette vision a partiellement été exécutée lorsque l’on se rend sur place. Au fil des années d’extraction, la rivière n’existe plus que de nom, les fines de manganèse ayant occupé son lit.

Ces méfaits persistent en raison des largesses et de la non-application stricte de la loi lorsqu’il s’agit de contraindre la Comilog. Ce, d’autant plus qu’au Gabon, la loi en matière de préservation de l’environnement est claire. Le décret n°000539/PR/MEFEPEPN du 15/07/2005 fixe et réglemente les études d’impact sur l’environnement comme une obligation non facultative. Si l’on considère que dans le cas de la Comilog, ces études ont été faites, l’article 2 de ce décret définit l’impact sur l’environnement comme « tout changement ou modification qu’un projet pourrait causer à l’environnement, aux droits, aux coutumes ou aux usages traditionnels des communautés villageoises ». Le même article prévoit également des audits environnementaux et des études d’impact. Quant à l’article 9, il est formel : tout promoteur qui n’observe pas les conditions et obligations de l’arrêté d’autorisation, d’approbation ou du récépissé de déclaration s’expose à la suspension des travaux de son projet par arrêté du ministère compétent.
À la lumière des faits, ces obligations n’ont pas toujours été appliquées avec rigueur, malgré l’existence d’éléments avancés par plusieurs acteurs. La Comilog demeure ainsi, aux yeux de nombreux observateurs, un cas sensible, en raison des intérêts économiques en jeu, au détriment des préoccupations écologiques et sanitaires. Cette position contribue à placé la société dans une sorte de zone de confort et à fragiliser le respect des normes environnementales.
Enquête réalisée par Michael Moukouangui Moukala grâce au soutien de U.S. Agency for Global Media (USAGM)






