– La récolte du miel chez les peuples autochtones, dans le Nord-est du Gabon, un métier hérité des pratiques ancestrales.
– La récolte du miel assure des revenus à la communauté au-delà des risques, parfois, mortels et non respectueuse de l’environnement.
– Une ONG locale suggère la formation et l’usage des ruches modernes pour améliorer les pratiques apicoles des communautés.
Fort du lien profond et spirituel que les peuples autochtones ont, depuis toujours, avec la forêt, leur territoire de vie, ils y trouvent toutes les ressources essentielles à leur existence, dont l’alimentation, la médecine, l’abri et toute la richesse biologique et culturelle qui fondent leur identité et leur mode de vie.
Au nord-est Gabon, dans la province de l’Ogooué-Ivindo, en plein dans les 10 % des forêts tropicales d’Afrique Centrale qui s’étendent sur une surface égale à 1/3 de la superficie de la France et qui constituent le paysage écologique immensément riche dans lequel se côtoient les localités frontalières Gabon/ Cameroun, d’une part et Gabon/Congo, d’autre part, les différents groupes ethniques des peuples autochtones, dont les BAKAS et les BAKOYA ont gardé, en plus de l’organisation sociale qui leur est propre, des savoir faire ancestraux. Parmi lesquels : la chasse et la cueillette.
Dans les forêts des regroupements des villages Zoula, Imbong et Ekata, la récolte du miel se fait en moyenne deux (2) fois par an. De février à mars et de juillet à août qui correspondent aux périodes printanières de forte activité apicole où les abeilles récoltent abondamment le nectar des fleurs où le miellat (sécrétion) pour produire du miel.
Dans cet environnement, les abeilles sont partout : dans les parois des habitations en bois, dans les souches d’arbres, aux abords des champs de manioc, dans les arbres frais, dans les troncs de bois mort, et même dans les tombes…
En 2024, les peuples autochtones de Zoula et d’Ekata ont connues la saison de miel la plus productive des dix (10) dernières années dans la région. ANDOUME, de la communauté BAKA, natif de Zoula s’en souvient. Il soutient que : « en une journée, tu pouvais pointer 45 litres. Certains faisaient 15 litres et les autres 30 litres. Un bidon de 20 litres pouvait te rapporter 60.000 francs CFA ».
On parle ici de plusieurs dizaines de bidons de 20 litres de miel sortis des forêts et acheminés en direction de plusieurs villes du pays, dont Makokou, Libreville et Oyem.
Des acheteurs faisaient jusqu’à huit cent kilomètres de route, pour s’en procurer. Très prisé par les citadins, la demande va augmenter et le prix aussi. Vendu au prix de 2.500 francs CFA le litre, dans la communauté, ce miel était revendu à 15.000, voir 17.000 francs CFA en ville. Résultat des courses, de plus en plus de récolteurs de miel vont écumer les forêts à la recherche du Bohy (miel en langue Boungome) au mépris des périodes appropriées pour cette activité.
La ruée vers le miel d’abeille au prix de certains sacrifices.
Cette période faste a constitué un moment décisif pour la valorisation du miel d’abeille qui, en très peu de temps, était devenu, devant l’agriculture et la chasse, la principale source de revenu des communautés de peuples autochtones de Zoula, Imbong et surtout Ekata. Les jeunes, encore valides, en ont fait leur principale activité. Des familles entières ont campé dans la forêt pendant plusieurs semaines à la recherche du précieux nectar.
Constitués en petits groupes ou individuels, ils organisaient des parties de chasse avec pour principale but, d’écouter les bourdonnements des abeilles la nuit tombée. Une fois cela fait, l’arbre était localisé et marqué pour prévenir toute polémique avec les autres chercheurs.
L’idéal était de débusquer plusieurs arbres porteurs de ruches sauvages afin de maximiser la récolte, le moment venu. Le jeune ANDOUME se souvient parfaitement de ces temps. « On avait abattu beaucoup d’arbres. En un jour, on pouvait abattre deux à trois arbres. Lorsque l’arbre était productif, on pouvait récolter jusqu’à 25 litres en un jour, soit 45 litres par jour ».
En matière de récolte du miel chez les peuples autochtones du nord-est Gabon, trois (3) modes opératoires sont appliqués en fonction des circonstances, à savoir : le grimpé (lorsque l’arbre peut être escaladé sans trop de danger) ; l’abattage (lorsque l’arbre est trop haut et volumineux) ; et la récolte qui se fait sur pied (lorsque la ruche est à portée de main à mi-hauteur dans un arbre debout et où dans un tronc de bois mort (à moins de trois 3 mètres du sol).
Chaque mode opératoire obéit à des procédés spécifiques, en fonction du diamètre de l’arbre et de la taille estimée de la ruche qui s’y trouve. Par ailleurs, il est établi que lorsque les abeilles sont enfumées, elles se gavent de miel dans la perspective de quitter leur ruche en cas de danger avéré et dans ces conditions, toutes ne sont pas disposées à repousser l’agresseur.
Pour les récolteurs de miel, Dieu et les esprits de la forêt ont disponibilisé cette ressource pour eux, peuples de la forêt. C’est une bénédiction.
C’est connu de tous, la récolte du miel comporte des risques, aussi bien pour les hommes qui la pratiquent, que pour l’abeille (Apis mellifera adansonii) et l’environnement. Plusieurs cas de décès ou d’handicapés à vie ont été dénombrés dans les communautés, en lien direct avec l’activité de récolte de miel, suite à des chutes du haut d’un arbre et ou des abattages mal contrôlés.
A Zoula, Kristan Lionel IYOUMBIENGOYE n’est pas près d’oublier cette sombre journée d’août 2021, alors qu’il opérait avec ses amis dans la forêt de MINKOUKOUE. Le jeune homme, âgé à l’époque de 18 ans, avait vu sa jambe gauche broyée par un arbre qui avait chuté du mauvais côté. Il raconte : « on était en train d’abattre l’arbre, au moment où l’arbre devait tomber, il a tourné. Au moment où je devais fuir, l’arbre a pris mon pied, la jambe gauche ». Armés de courage, ses compères vont tout faire pour dégager l’arbre et le porter au village alors qu’il avait perdu connaissance. La suite, il s’en souvient : « on m’a transporté de Zoula à Mékambo (une heure de route) en moto. Puis de Mékambo à Makokou (le plus grand hôpital de la province situé à trois heures de route), avant d’être évacué vers la capitale du pays où il est resté six mois au service de traumatologie du centre hospitalier universitaire de Libreville. Kristan Lionel avoue : « je devais perdre la jambe, mais grâce à Dieu, les blancs ont fait leur travail ».
Doté d’une résilience à toutes épreuves, le jeune Kristan Lionel a repris ses activités villageoises y compris la récolte du miel.
A côté des conséquences sur la vie humaine, il y a le risque d’exterminer d’importantes colonies d’abeilles sauvages dans la chute violente des arbres et du pillage systématique des ruches. Il y a aussi la restriction de l’environnement par l’abattage des arbres, parfois centenaires, et les dégâts occasionnés sur les autres espèces par la chute des arbres.
Quant au miel récolté, bien que très apprécié, il est plein d’impuretés végétales, en raison notamment de la présence de larves d’abeilles, de pollen et autre poussière. De plus, le miel récolté dans ces conditions, n’est pas respectueux de l’environnement. Pour les membres de la communauté, la fin justifie les moyens. Hugues de Ekata soutient qu’« on est habitué à faire ça ! Si on abandonne cette activité, où allons-nous trouver du travail pour gagner les 10.000 francs CFA? Nous, on est des pauvres du village ».
L’ONG ACOSAH milite pour l’amélioration des pratiques, la protection de l’environnement et la production d’un miel de qualité.
L’applicabilité de la législation forestière et l’ensemble des politiques de protection de l’environnement au Gabon reposent, non seulement, sur l’action publique mais aussi sur l’implication des Organisations Non Gouvernementales locales et des communautés locales (peuples autochtones inclus).
Au terme d’une formation en apiculture, près d’une cinquantaine de ruches seront distribuées aux communautés dans le cadre de la composante trois du projet « Réseau des défenseurs environnementaux luttant contre la criminalité environnementale dans les forêts du Bassin du Congo » qui porte sur la création des activités génératrices de revenus devant permettre de réduire l’impact des flux financiers illégaux qui alimentent les crimes sur l’environnement dans les forêts.
En Ogooué-Ivindo, l’Association des Communicateurs Ogivins pour la Santé et l’Action Humanitaire ACOSAH s’emploie, aux côtés des communautés locales, à promouvoir la gestion durable des ressources.
Engagée dans un projet sous régional (Cameroun, Gabon, RDC) avec l’appui financier de l’ambassade de France et l’assistance technique de l’Initiative Mondiale contre la criminalité transnationale organisée (GI-TOC), ACOSAH pense que le potentiel apicole des forêts locales, doublé de la volonté des communautés, à faire de la récolte du miel une activité pérenne, sont des arguments suffisants pour améliorer les pratiques des communautés.
C’est dans ce cadre qu’avec l’expertise des associations françaises, AGIRabcd et France volontaires, des activités de sensibilisation et d’initiation à l’apiculture ont été organisées à l’attention d’une soixantaine de leaders communautaires des 4 villages impactés.

Ces sensibilisés ont portées sur la biologie de l’abeille, l’amorçage, la pose des ruches et surtout l’importance des abeilles dans la pollinisation des végétaux. https://www.agirabcd.fr/NEWSLETTER/N105/NWL105_6.pdf
Un article de Benjamin Evine Binet






