D’après les calculs effectués par Infocongo pour l’investigation internationale Fueling Ecocide, environ 6,8 millions d’hectares de la superficie des aires protégées du poumon vert de la planète sont aujourd’hui recouverts de licences pétro-gazières. Cette superficie équivaut à près de deux fois et demie la taille d’un pays comme la Guinée Équatoriale. Le Gabon et […]
– D’après les calculs effectués par Infocongo pour l’investigation internationale Fueling Ecocide, environ 6,8 millions d’hectares de la superficie des aires protégées du poumon vert de la planète sont aujourd’hui recouverts de licences pétro-gazières.
– Cette superficie équivaut à près de deux fois et demie la taille d’un pays comme la Guinée Équatoriale.
– Le Gabon et le Congo sont les pays les plus touchés par cette ruée des activités extractives qui inquiète les communautés forestières et les défenseurs de l’environnement.

Au cœur de la forêt de Tchimpounga, une vue du site pétrolier de Wing Wah à Mpili 2 .Sous haute surveillance, ce puits et ces citernes sont des preuves d’une activité récente, bien que le site soit désert au passage d’Infocongo.
Dans le silence épais de la forêt congolaise, la réserve naturelle de Tchimpounga, sanctuaire emblématique des chimpanzés d’Afrique centrale, vit sous une menace grandissante. Les forages pétroliers et les projets miniers qui s’approchent de ses frontières risquent de transformer cette aire protegée, havre de biodiversité en zone industrielle.
Créée en 1992 et gérée par l’Institut Jane Goodall, la réserve naturelle de Tchimpounga s’étend sur près de 50 mille hectares de forêts tropicales, de marécages et de mangroves, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale économique Pointe-Noire. Elle abrite plus de 140 chimpanzés orphelins, recueillis après avoir échappé au braconnage, ainsi qu’une faune exceptionnelle constituée de céphalophes, pangolins, singes colobes et des centaines d’espèces d’oiseaux.
Aujourd’hui, des engins mécaniques déplacent la terre, des générateurs vrombissent, et des puits de pétrole de la société Wing Wah percent le sol, comme l’a constaté InfoCongo en parcourant les sentiers de cette zone de conservation.
« Nous avions bon espoir que le sanctuaire de Tchimpounga pouvait non seulement profiter aux chimpanzés, mais également à la population qui devrait être dans cet environnement sain. Mais les craintes aujourd’hui sont énormes ». Les propos de de Brice Makosso, leader de la société civile, témoignent de la désillusion des défenseurs de l’environnement. Le coordonnateur de l’ONG commission Justice et paix dans le kouilou croyait jusque-là, aux engagements pris par le gouvernement congolais dans le cadre de l’Accord de Kunming-Montréal qui vise à protéger 30% des terres et des eaux intérieures d’ici 2030.

Présenté en octobre 2025 par l’Institut Jane Goodall, Beau fait partie des jeunes chimpanzés sauvés du trafic illégal d’espèces en République du Congo. Acheté à un braconnier puis confisqué à Madingou par les autorités locales et l’ONG PALF, il a été recueilli au sanctuaire de Tchimpounga où il reçoit des soins spécialisés pour sa réhabilitation. Crédit photo :Institut Jane Goodall
Si l’on s’en tient au décret de création de la réserve naturelle de Tchimpounga, les activités extractives devraient y être strictement interdites ou régulées. Cette aire protégée est pourtant en partie couverte par des concessions, à l’image de celle de la société chinoise pétrolière Wing Wah
Une emprise deux fois plus grande que la Guinée Equatoriale
En dehors de l’aire protégée de Tchimpounga en République du Congo, le tiers des zones de conservation du bassin du Congo sont menacées par cette expansion pétro-gazière. Un poussée fulgurante qui s’observe non seulement dans le deuxième poumon vert de la planète mais aussi dans les forêts tropicales de l’Amazonie et de l’Asie du Sud-Est, comme le démontre l’enquête transnationale Fueling Ecocide.
D’après la base de données Mapstand et enrichie par EIF, 33 compagnies détiennent des licences chevauchant des aires protégées dans le Bassin du Congo.
Selon les calculs d’Infocongo, les compagnies pétrolières détiennent actuellement un total de 208 licences actives dans la région. 104 d’entre elles, soit précisément la moitié, chevauchent des aires protégées. A l’échelle du Bassin du Congo, la superficie totale des chevauchements entre permis pétroliers et aires protégées atteint 6,8 millions d’hectares.
Pour mesurer l’étendue de la menace, cette zone équivaut à deux fois et demie la Guinée Equatoriale dont la superficie est de 2,8 millions d’hectares – 28 mille kilomètres carrés- Comparé aux 68 millions d’hectares du réseau de conservation prioritaire, cela signifie qu’aujourd’hui, un dixième des zones protégées du Bassin du Congo est déjà recouvert par des concessions industrielles.
Pour Samuel Nguiffo, Secrétaire général du Centre pour l’Environnement et le Développement (CED), ces chevauchements sont un signe de tension. Ils traduisent une contradiction majeure entre la souveraineté économique des États et leurs engagements internationaux relatifs à l’écologie.
« Soit ces espaces ne bénéficient que d’une protection nominale, inscrite dans les textes mais fragilisée dans les faits. Soit les politiques extractives poursuivies par les États viennent directement contredire des engagements internationaux pourtant librement consentis » commente t-il.
Une menace pour des piliers de la biodiversité régionale

Le croisement entre les données issues de Mapstand et de l’EIF avec les zones de conservation prioritaires du Bassin du Congo révèle que plusieurs espaces de haute valeur écologique sont directement concernés par des superpositions de permis fossiles. Les analyses d’Infocongo soulignent notamment la vulnérabilité du paysage transfrontalier Gamba-Mayumba-Conkouati. Bien que ce corridor soit identifié comme l’un des douze piliers de la biodiversité régionale, les données mettent en lumière une présence industrielle qui questionne la préservation de son potentiel écologique.
Le complexe Gamba-Mayumba-Conkouati forme un ensemble d’aires protégées de 35 mille kilomètres carrés entre le Gabon et le Congo. Situé sur la côte Atlantique, à cheval sur le littoral des deux pays, il abrite des grands singes et des éléphants. Selon le programme international CARPE, la jonction entre les parcs de Mayumba au Gabon et de Conkouati au Congo, forme l’un des plus importants sites mondiaux de ponte pour le tortu luth.
La tortue luth -(Dermochelys coriacea ) est la plus grande espèce de tortue marine, se distinguant par sa carapace de cuir sans écailles et son absence de griffes. Elle fréquente des eaux froides à tempérées et pond environ tous les 4 à 7 ans. La tortue Luth est classée vulnérable par l’UICN, menacée par le braconnage et la pollution. Le Gabon et le Congo abritent les sites de ponte côtiers qui accueillent le plus grand nombre de tortus luths dans le Bassin du Congo.
Au Congo, le Parc national de Conkouati-Douli subit la pression d’une dizaine de licences terrestres et maritimes. L’attribution de nouveaux permis en 2024 et 2025 a suscité de vives inquiétudes au sein de la société civile et de la communauté internationale. Selon Earth Insight, le gouvernement a accordé le bloc Conkouati à la société China Oil Natural Gas Overseas Holding United en février 2024, suivi, en avril 2025, du bloc Niambi à la compagnie nigériane Oriental Energy.

À eux seuls, ces deux blocs chevauchent plus de la moitié de la superficie terrestre du parc et près de 90 % de ses zones humides protégées, le permis Niambi empiétant à lui seul sur 98 % de l’aire protégée. Outre cette emprise terrestre, le permis pétrolier dénommé Yombo qu’exploite la multinationale française Perenco, chevauche 75 kilomètres carrés de la partie maritime du parc.
Le lourd tribut social
Mpili 2. Dans cette concession familiale, les bananiers situés à l’arrière de cette habitante présentent des signes manifestes de détresse environnementale, marqués par des feuilles desséchées et jaunies. Selon les témoignages des riverains, la proximité immédiate des installations industrielles dégrade la fertilité des sols et affecte lourdement le rendement agricole.
Dans le village Mpili, près de Tchimpounga au Congo, l’installation d’un puits de pétrole a limité les activités des autochtones comme l’agriculture et la chasse. « A l’ancien Mpili, quand nous voulions manger, il suffisait d’aller en forêt, trouver du manioc ou les feuilles sauvages. Ici, tout s’achète, il n y a plus rien de gratuit, même les brousses, nous sont interdites. Nous sommes devenus comme à Pointe-Noire » lâche Bouity Chimène, habitante de Mpili, mère de trois enfants.

L’accès aux zones de forêts a été interdit à la population. Déjà restreintes par la création du parc, les activités agricoles des ont été encore plus réduites avec l’arrivée des compagnies pétrolières et minières. Lors d’une réunion communautaire, les dirigeants de l’entreprise chinoise Wing Wah ont expliqué qu’une portion de terres de trois kilomètres seulement restait désormais autorisée à la population.
Les sources d’eau jadis consommables ne le sont plus, comme l’explique un autre habitant de Mpili 1. « Les chinois nous ont déconseillé de consommer l’eau des rivières, nous sommes obligés d’aller à «Belle Vie» à deux kilomètres d’ici pour prendre l’eau forage. »
Pour Placide Kaya, ingénieur agronome et activiste pour l’environnement « La transformation de Tchimpounga en zone industrielle menace l’équilibre écologique. Les effets de lisière sont déjà visibles : la faune se retire vers des zones moins protégées, les sols s’appauvrissent et les cours d’eau risquent d’être pollués. »
Selon cet habitant de Mpilli, les bananiers ont tendance à sécher avant d’avoir atteint la maturité. Photo: Berdy Pambou
Brice Makosso, coordonnateur de l’ONG Commission Justice et Paix, alerte sur les conséquences sociales. « Les populations locales perdent l’accès aux ressources naturelles. Cela fragilise leur sécurité alimentaire et leurs moyens de subsistance. Les droits fondamentaux sont directement menacés. » D’après lui, plus de 500 personnes du village Mpili ont dû quitter leur habitation précipitamment pour laisser place à l’exploitation minière chinoise, avec interdiction de toute activité.

Joseph Bayé, la soixante révolue, est un natif de Setté-Cama, au cœur du parc Gamba-Conkouati-Mayumba. Dans sa tendre enfance, il s’aventurait souvent au-delà des frontières de la lagune en quête de poisson avec ses parents. Mais depuis le démarrage des activités pétrolières, le poisson est devenu rare. « Durant les années 66, on ramassait du poisson dans la lagune pour la consommation courante après l’activité géo-sismique », se souvient-il.
Ancien employé de Shell Gabon, aujourd’hui retraité et reconverti en pêcheur, Joseph raconte que les premières compagnies pétrolières arrivées sur le site employaient des techniques telles que le dynamitage des lacs et lagunes. « Ces pratiques sont la cause d’importants dommages à l’environnement, à l’exemple de la diminution du poisson dans la lagune », argue – t-il fort de ses années d’expérience au sein de la multinationale pétrolière Shell Gabon.
Ce géant pétrolier s’est retiré en 2017, après 57 ans d’activité. Ses actifs ont été rachetés par Assala Energy, une société majoritairement contrôlée par l’État gabonais. Aujourd’hui, le site de Gamba-Conkouati-Mayumba, couvrant 240 mille hectares, est entouré de plusieurs villages, est directement concerné par les activités d’Assala Energy. Elle opère par l’entremise de Gabon Oil Company (GOC) qui exploite au total six permis pétroliers au Gabon, y compris le permis historique Gamba/Ivinga. La menace sur cette zone humide située au Sud-ouest du Gabon et d’importance internationale n’est donc pas nouvelle.
« Chaque année, des résidus de pétrole sont observés sur le littoral par les communautés. »
Ce Pipeline de la station d’Ivinga d’Assala traverse de part et d’autres l’écosystèmes de mangrove de la plage de GambaA des endroits, comme sur cette photo, les conduits sont comme bandés pour éviter des fuites.

A une quinzaine de kilomètres du centre-ville de Gamba, le Terminal Tanker d’Assala jouxte la plage de Gamba. Il se trouve dans le champ Gamba/Ivinga, qui héberge le Terminal Tanker est parsemé de part et d’autres d’un réseau des pipelines dont la fonction est de transporter le pétrole brut vers le terminal. Lequel sera par la suite acheminé vers des bateaux.
Hérités de Shell Gabon, ces équipements pétroliers sont pour la grande majorité vieillissante, affectés par la rouille et les éléments naturels. Sur certaines lignes de pipelines, on peut observer des conduits rafistolés au plastique pour empêcher les fuites de pétrole et par ricochet, la pollution de l’écosystème.
Joseph Bayé, témoin de cette évolution, déplore l’impact durable de cet héritage aujourd’hui repris par l’État. « En s’installant, ces sociétés apportent des équipements qui, en se dégradant, bouleversent la vie des communautés et l’équilibre des écosystèmes. Plus les puits se multiplient, plus la pollution s’accentue. Les marées noires récurrentes sur la lagune de Setté-Cama et le littoral de Loango en sont la preuve directe », a-t-il affirmé. « Qu’il s’agisse de Shell ou d’Assala, je n’ai jamais vu une compagnie assumer sa responsabilité dans la dégradation de nos écosystèmes marins. » conclut-il avec amertume.
Des acteurs de la société civile environnementale sont du même avis. Désiré Ladislas Ndembet de l’ONG Muyissi Environnement déplore l’impunité à la suite de ces incidents. « Il y a deux mois environ, des déversements de pétrole en grande quantité ont été observés à nouveau. Les autorités ont lancé des opérations de nettoyage, mais les auteurs n’ont pas été identifiés. Il n’y a eu aucune sanction officielle, ni aucune dépollution professionnelle », déplore-t-il.

Au-delà des fuites, c’est la gestion des déchets et des rejets qui inquiète. À Setté-Cama, la présence d’un conteneur suspect abandonné depuis cinq mois alarme les habitants. Alban Wesley Nsinzoghe, ingénieur en exploitation pétrolière, avertit sur les risques en précisant qu’on ne laisse pas ce genre de déchets dans l’atmosphère. Selon lui, « la dégradation du fer et le mystère autour du contenu renforcent les inquiétudes pour la viabilité des écosystèmes ».
L’enquête « Fueling Ecocide » classe Shell au troisième rang mondial des entreprises détenant des permis de production d’hydrocarbures au sein des aires protégées. Sur ces thématiques, la multinationale britannique produit régulièrement des rapports mettant en exergue son engagement en faveur de la protection de l’environnement. Toutefois, elle n’a pas souhaité commenter les données du consortium de journalistes, comme l’indique l’article global publié par InfoCongo. Parallèlement, Assala indique sur son site internet vouloir « s’engager à l’application des normes et bonnes pratiques internationales en matière d’environnement»
Le silence des autorités administratives
Dans le cadre de cette enquête, nous avons adressé des protocoles d’interview aux autorités congolaises et gabonaises, notamment le ministre des hydrocarbures, le ministre de l’économie forestière au Congo, le ministre des eaux et des forêts de l’environnement, du climat chargé du conflit homme-faune au Gabon. Au moment où InfoCongo publie cette enquête, nous n’avons reçu aucune réponse officielle à nos questions. C’est aussi silence radio du côté de la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC).
La moitié des licences pétrolières accordées aux opérateurs dans le bassin du Congo chevauchent des aires protégées dans presque tous les pays de la région. Cette situation concerne plusieurs parcs nationaux à l’instar de Mayumba au Gabon, des Virunga en RDC ou de Douala-Edéa au Cameroun. Au-delà des parcs, ces permis miniers sont superposés à une grande diversité de projets de conservation, en l’occurrence des sanctuaires protégés par des conventions mondiales. C’est le cas de plusieurs sites Ramsar, notamment les Grands Affluents en République du Congo et le complexe Wonga-Wongué au Gabon, ainsi que des sites inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco parmi lesquels le parc de Manovo-Gounda en RCA.
Les pressions pétro-gazières affectent aussi des réserves de faune comme Ouandja-Vakaga en République centrafricaine ou des réserves naturelles telles que Rio Campo en Guinée Équatoriale. De nombreux espaces aquatiques et marins comme le Grand Sud ou le Delta de l’Ogooué au Gabon, pour ne citer que ceux-çi, subissent aussi la pression de l’exploitation pétrolière.
Cette enquête a été soutenue par le JournalismFund Europe et Investigative Journalism for Europe (IJ4EU).
Auteurs: Berdy Pambou, Michael Flaury Moukouangui, Ghislaine Deudjui et Philomène Djussi
Édition: Ghislaine Deudjui, Philomène Djussi et Madeleine Ngeunga
Coordination: Madeleine Ngeunga
Dataviz: Kevin Nfor Ntani






