En dépit des soubresauts administratifs, logistiques et communicationnels ayant entaché l’organisation de la 17e édition du Forum Social Mondial (FSM) accueilli du 6 au 9 août 2026 par la ville de Cotonou au Bénin, Estelle Akpa N’Kakou, Secrétaire Technique d’organisation du forum, dresse un « bilan positif ». Pour elle, ces dysfonctionnements font partie intégrante des forces et des faiblesses de l’organisation d’un événement similaire. Dans cette interview, elle revient sur les raisons du choix du Bénin comme pays d’accueil du FSM édition 2026, les tracasseries liées à la logistique des délégations étrangères aux frontières béninoises, les critiques négatives de la Confédération syndicale des travailleurs du Bénin (CSTB) au comité d’organisation et le bilan à proprement parlé du forum.
La Lettre Verte (LLV) : Du 4 au 8 août 2026, malgré les contingences administratives et les circonstances particulières qui ont entouré le Forum social mondial de Cotonou, le Bénin a accueilli cet important événement international. Peut-on revenir sur les motivations qui ont conduit au choix de ce pays pour accueillir ce forum ?
Estelle Akpa N’Kakou : Merci pour l’intérêt que vous portez au Secrétariat Technique d’organisation du Forum Social Mondial (FSM) Cotonou 2026. Pour répondre à votre question, le choix du Bénin est d’abord venu des afro-descendants africains qui ont voulu faire le retour sur la terre de leurs ancêtres.
Après, il y a eu la Convergence des luttes pour la terre, l’eau et les semences (CGLTE) qui a porté la candidature de l’Afrique pour l’organisation de ce forum. Cette organisation s’est beaucoup mobilisée pour que le forum puisse avoir lieu dans un pays du continent. Puis, lorsque la décision a été prise de lui confier l’organisation du forum, il a fallu choisir le pays d’accueil. Trois pays avaient été identifiés : le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Sénégal. De façon unanime, le choix s’est porté sur le Bénin.
Comme je l’ai dit tout à l’heure, plusieurs éléments ont motivé ce choix. D’abord, le soutien des brésiliens qui a beaucoup contribué à permettre au Bénin d’accueillir le forum. Ensuite, il y a eu le fait que notre pays connaît une certaine stabilité politique, sociale et économique. Ces dernières années, le Gouvernement béninois a consenti beaucoup d’efforts pour révéler le Bénin, que ce soit sur le plan culturel, touristique ou encore à travers l’organisation de grandes rencontres sur différentes thématiques. C’est conscient de ces efforts que les partenaires se sont dit qu’organiser le forum au Bénin contribuerait à mieux faire connaître le pays. Voici autant d’éléments qui ont pesé dans le choix du Bénin.
La Lettre Verte (LLV) : Vous avez cité le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Bénin. On constate qu’aucun pays d’Afrique centrale ne figurait parmi les pays retenus pouvant accueillir cet événement, alors que les problématiques liées à la terre, à l’eau, aux forêts et semences sont également prégnantes dans cette partie du continent. N’y a-t-il pas eu là, une forme de discrimination ?
Estelle Akpa N’Kakou : Non, il n’y a pas eu de discrimination ! Je pense qu’il faut replacer les choses dans leur contexte. A l’honneur pour l’organisation du forum, il y avait d’abord eu l’Afrique du Nord, ensuite l’Afrique de l’Ouest. Je pense que prochainement ce sera autour de l’Afrique centrale d’être mis en avant. Je ne pense donc pas qu’il s’agisse d’une question de discrimination.
Il y avait certainement plusieurs critères qui ont orienté le choix de notre pays. N’oublions pas que le Bénin a également accueilli les caravanes de la Convergence, qui organise ces mobilisations. En 2018, le Bénin avait notamment accueilli une caravane. À la suite de cette caravane, beaucoup de choses ont évolué. Par exemple, les autorités ont restitué aux populations, les terres qui leur avaient été expropriées. Comme je l’ai expliqué plus haut, beaucoup d’éléments ont pesé dans le choix du Bénin. Mais je ne pense pas que l’Afrique centrale soit exclue.
L’autre élément important, c’est justement la Convergence. Vous allez souvent entendre parler de la Convergence des luttes pour la terre, l’eau et les semences en Afrique de l’Ouest. Mais la bonne nouvelle que je peux apporter, est que, tout récemment — il y a environ cinq mois —, une convergence a été mise en place au niveau de l’Afrique centrale. Cela a été fait au Cameroun. Nous pensons donc, pourquoi pas, que la prochaine fois, ce sera à l’Afrique centrale d’accueillir le Forum Social Mondial.
La Lettre Verte (LLV) : Le Bénin a été choisi pour les éléments que vous venez de citer. Pourtant, le pays a eu du mal à accueillir les délégations étrangères sur son sol. Comment expliquer cette apparente contradiction ?
La Lettre Verte (LLV) : le 10 août 2026, la Confédération syndicale des travailleurs du Bénin (CSTB) dénonçait dans un communiqué, les problèmes administratifs, logistiques et informationnels ayant affecté le forum. Quelle est votre position par rapport à cette sortie ?
Estelle Akpa N’Kakou : Comme j’ai toujours l’habitude de le dire, quand on n’a jamais organisé quelque chose dans sa vie, il est assez facile de critiquer.
Avant ce forum, je faisais déjà partie d’une organisation et nous organisions des activités un peu partout. Mais cette équipe m’a véritablement permis de découvrir une autre dimension de ce qu’on appelle l’organisation d’un forum de cette ampleur. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut totalement maîtriser, et soyons honnête, dans toute œuvre humaine, il y a toujours des imperfections et des dysfonctionnements. J’aurais simplement aimé que les organisations qui ont formulé ces critiques se rapprochent de nous, parce que personne n’a été exclu de ce dispositif.
Quand vous regardez la configuration des organes que nous avons mis en place, il y a le niveau international, avec le Conseil international, ainsi que le Comité des facilitateurs, qui est composé de représentants de différents pays.
La Lettre Verte (LLV) : Le forum est derrière nous depuis plusieurs jours. Quelle économie faites-vous de cet évènement ?
Estelle Akpa N’Kakou : Comme je le dis depuis le début de ce processus, jusqu’à aujourd’hui, lorsqu’on prend le temps d’analyser le travail accompli, on ne peut que dresser un bilan positif. Il est vrai que nous avons souvent tendance à apprécier la réussite d’un forum à travers le nombre de participants, en mettant en avant des chiffres comme 50 000 ou 100 000 personnes mobilisées. Mais au-delà de cette seule dimension quantitative, il est important de prendre en compte la qualité et la pertinence des activités menées, ainsi que les résultats obtenus.
Lorsque nous comparons cette édition avec les éditions précédentes, mais également avec l’ensemble des initiatives et activités qui se sont déroulées lors de ce forum, nous constatons que cette édition a apporté une réelle plus-value. C’est donc à la fois en termes de mobilisation des participants, de diversité et de pertinence des activités, mais aussi au regard des acquis des éditions antérieures, que nous pouvons nous réjouir du bilan de ce forum.
La Lettre Verte : Vous avez accueilli des délégations venues de différents pays du monde et principalement d’Afrique. Au sortir de ce forum, quel est votre sentiment, vous qui avez été au cœur de son organisation ?
Estelle Akpa N’Kakou : C’est un sentiment à double facette. Un peu mitigé, parce que j’ai été impliquée dès le début de cette organisation. Je pense qu’on aurait voulu donner davantage. Mais la fierté d’avoir été au cœur de cet événement demeure plus importante que tout.
Lors de ce forum, il y a eu beaucoup de réseautage. Le camp des jeunes a rassemblé des jeunes venus de différents horizons du monde. Ils ont pu sympathiser, créer des réseaux et échanger sur les difficultés auxquelles la jeunesse mondiale est confrontée aujourd’hui.
Les femmes et les chefs traditionnels ont également pu échanger et organiser leurs activités. Il en était de même pour les autres participants qui ont également pu tenir leurs propres activités.
Si je dois donner mon avis, je dirais que les personnes qui étaient réellement présentes étaient très conscientes de ce qu’était le Forum Social Mondial Cotonou 2026. D’ailleurs, il y a quelques jours encore, des personnes me disaient : « les gens qui étaient là sont des gens de qualité. » Ces personnes étaient venues parce qu’elles savaient de quoi il s’agissait.
C’était précisément l’objectif du forum. Il n’y avait pas autre chose. Peut-être que certaines personnes s’étaient fixé d’autres objectifs que nous ne pouvions pas atteindre. Mais, pour ma part, je retiens surtout un sentiment de satisfaction.
Propos recueillis par Michael Moukouangui Moukala






