Lancé en août 2025 pour renforcer la participation des Gabonais à la pêche artisanale et réduire la dépendance aux importations de poisson, Gab-Pêche devait constituer l’un des projets structurants du secteur. Mais quelques mois après son lancement, le programme s’est retrouvé au centre de tensions en raison de son modèle de gouvernance, la répartition des revenus et les conditions de participation des coopératives. Ancien administrateur-directeur général de Gab-Pêche, Hermann Omanda revient dans un entretien publié sur la page Facebook du projet, sur le fonctionnement du dispositif, son financement et les événements ayant conduit à son éviction.
Le dossier Gab-Pêche continue de susciter des interrogations au Gabon. Après les déclarations publiques de Nicolas Nguema, conseiller spécial adjoint chargé de l’entrepreneuriat et de l’emploi, Hermann Omanda a souhaité apporter sa version des faits. Au fil de l’entretien, il revient sur l’origine du projet, le rôle de l’État, la constitution du groupement d’intérêt économique (GIE), le financement bancaire et les difficultés de contrôle des activités de pêche.
Une initiative revendiquée par de jeunes entrepreneurs
Selon Hermann Omanda, Gab-Pêche est d’abord une initiative privée conçue par un groupe de jeunes entrepreneurs gabonais. Le projet aurait été imaginé autour de trois objectifs : renforcer la souveraineté alimentaire, favoriser la nationalisation de l’activité et créer des emplois.
L’ancien responsable reconnaît avoir sollicité l’appui de la présidence de la République. Il explique que cette démarche répondait à la nécessité de financer une phase pilote dont le coût dépassait les capacités initiales des promoteurs. «Effectivement, Gab-Pêche est la propriété intellectuelle de jeunes entrepreneurs que nous sommes », affirme-t-il dans l’interview.
Pour lui, la saisine de la présidence ne signifiait pas que le projet avait été conçu par l’administration. Elle visait, selon son explication, à obtenir une facilitation financière auprès d’un établissement bancaire.
Un crédit bancaire, et non une subvention publique
Hermann Omanda affirme que le projet a bénéficié d’un crédit de 200 millions de francs CFA auprès d’une banque, facilité par le chef de l’État. Il insiste sur la nature de cette opération : il ne s’agirait pas d’une subvention ni d’une prise de participation de l’État. « Il s’agit d’un crédit, et non d’une subvention », soutient-il.
Cette distinction est centrale dans son argumentation. L’interviewé présente Gab-Pêche comme une société privée à 100%, qui ne serait ni une entreprise parapublique ni une société à participation publique. Il estime par conséquent que les règles de gouvernance d’une société privée devaient s’appliquer à la structure.
Le montant évoqué devait notamment permettre de financer une phase pilote comprenant, à l’origine, vingt embarcations. Mais l’ancien dirigeant explique que les frais bancaires, notamment les agios et les frais de dossier, auraient réduit les ressources effectivement disponibles pour la réalisation des équipements.
Cette partie du dossier appelle une vérification documentaire : contrat de crédit, montant effectivement décaissé, frais prélevés, destination des fonds et nombre précis d’embarcations livrées, pour établir une chronologie complète.
La gouvernance au cœur de la controverse
L’un des principaux désaccords porte sur la nomination des dirigeants et le rôle joué par les autorités publiques. Hermann Omanda rejette l’idée selon laquelle un ministère aurait pu nommer directement le dirigeant d’une société privée. Il explique par ailleurs avoir d’abord présidé une association, avant la transformation de celle-ci en société. Il affirme avoir ensuite été désigné administrateur-directeur général par ses collaborateurs et ses pairs.
« Si un ministre veut nommer un collaborateur ou une autre personne, cela passe par une proposition en Conseil des ministres. Si l’on part de ce principe, où est donc mon décret de nomination ? », interroge-t-il.
L’ancien responsable estime que la présentation du dossier par ses contradicteurs révèle, selon lui, une confusion entre l’appui public accordé à un projet et la gouvernance interne d’une entreprise privée. Il invoque également le droit OHADA, auquel le Gabon a adhéré, pour soutenir sa lecture de la situation.
Ces déclarations restent à confronter aux statuts de la société, aux procès-verbaux de nomination, aux conventions conclues avec les coopératives et à tout acte administratif ayant encadré le projet. La question de savoir qui détenait le pouvoir de nommer ou de révoquer le dirigeant constitue l’un des points déterminants du dossier.
Le GIE : forme juridique ou modèle économique ?
Hermann Omanda conteste également l’affirmation selon laquelle le chef de l’État aurait directement conçu l’architecture juridique et économique du projet. Il rappelle que Gab-Pêche serait passée du statut associatif à celui de société et que le choix du groupement d’intérêt économique aurait répondu à une nécessité administrative et opérationnelle.
À ses yeux, le Groupement d’intérêt économique (GIE) ne constitue pas un modèle économique, mais une forme juridique. Le modèle économique correspondrait plutôt à la manière dont une structure organise ses activités, ses revenus, ses charges et sa stratégie de développement.
Cette distinction, qui peut sembler technique, est importante dans le débat actuel : elle touche à la répartition des responsabilités entre les promoteurs du projet, les autorités qui l’ont accompagné et les structures chargées de sa mise en œuvre.
« Tout le monde n’a pas vocation à devenir entrepreneur »
L’entretien s’est élargi ensuite à la politique de promotion de l’entrepreneuriat. Hermann Omanda juge irréaliste l’idée de transformer chaque demandeur d’emploi en entrepreneur.
Selon lui, les pouvoirs publics devraient plutôt favoriser l’émergence de promoteurs capables de bâtir des entreprises solides, rentables et durables, susceptibles de créer plusieurs emplois. Il estime que la création de « champions nationaux » ne doit pas être comprise comme une recherche de prestige, mais comme un moyen de faire naître des entreprises capables d’absorber une partie de la demande d’emploi.
« Tout le monde n’a pas vocation à devenir entrepreneur et tout le monde ne souhaite pas le devenir », observe-t-il.
L’ancien dirigeant appelle ainsi à la mise en place d’un environnement favorable au financement et au développement des entreprises, plutôt qu’à une implication directe de l’État dans la conduite des projets privés.
Des difficultés de contrôle en mer
Sur le terrain, Hermann Omanda explique que la rentabilité du projet dépendait aussi du suivi des activités des pêcheurs. Il évoque deux pratiques susceptibles de réduire les recettes : le transbordement en mer et le débarquement illicite.
Dans le premier cas, des pêcheurs vendraient une partie de leurs prises directement à d’autres embarcations avant de rejoindre un point officiel de débarquement. Dans le second, une partie des captures pourrait ne pas être déclarée aux responsables de la pirogue ou de la coopérative.
L’interviewé affirme qu’un dispositif de contrôle avait été mis en place, avec des traceurs GPS reliés à une application et un bateau destiné à effectuer des visites inopinées. Il déclare avoir personnellement assisté à une scène de transbordement lors d’une sortie en mer et dit disposer de photographies et d’une vidéo.
Ces accusations, qui peuvent mettre en cause certains acteurs du secteur, doivent être étayées par la production des éléments annoncés : date et lieu de la sortie, identité des embarcations concernées, enregistrement original, rapports de mission et éventuelles suites données à ces constatations. Les personnes ou organisations mises en cause devront également pouvoir exercer leur droit de réponse.
Un dossier qui reste à documenter
À travers cette interview, Hermann Omanda défend la thèse selon laquelle Gab-Pêche serait une initiative privée portée par de jeunes entrepreneurs, soutenue par un crédit bancaire facilité par les pouvoirs publics, mais dont la gestion ne devait pas être transférée à l’administration.
Son récit met en cause la cohérence de certaines déclarations publiques et soulève plusieurs questions sur la gouvernance, le financement, la gestion des coopératives et le contrôle des captures. Il ne permet toutefois pas, à lui seul, de trancher définitivement le différend.






