Face à la multiplication des atteintes à l’environnement et à la complexification des crimes contre la faune et la flore, journalistes, représentants d’organisations de la société civile et experts environnementaux ont croisé hier, jeudi 4 juin 2026 à l’Institut Français du Gabon (IFG) leurs expériences lors d’une table ronde organisée par l’Ambassade de France au Gabon autour du thème : « Enquêter et alerter, regards croisés de défenseurs de l’environnement ».
L’événement a réuni notamment Michaël Moukouangui Moukala, journaliste spécialiste de l’Environnement à La Lettre Verte, Benjamin Evine Binet, président de l’ONG Acosah, et Ida Navratilova Oye Obame, conseillère technique principale des forêts communautaires à The Nature Conservancy (TNC). Les échanges ont permis de mettre en lumière le rôle essentiel de l’information, de l’investigation et de l’engagement communautaire dans la préservation des ressources naturelles.
Le journalisme environnemental, une spécialisation construite sur le terrain
Prenant la parole, Michaël Moukouangui M. a retracé son parcours professionnel. Journaliste depuis plus d’une décennie, il a d’abord exercé dans le domaine du journalisme économique avant de se spécialiser progressivement sur les questions environnementales. Selon lui, cette orientation est née de la volonté de traiter autrement les enjeux liés à la conservation de la nature et de donner davantage de visibilité aux problématiques environnementales. Une démarche qui l’a conduit à créer La Lettre Verte, média spécialisé dans l’environnement, tout en poursuivant des formations universitaires en conservation de la nature afin de renforcer son expertise sur ces sujets.
Pour le journaliste, l’environnement ne doit plus être considéré comme une thématique marginale, mais comme un enjeu transversal touchant à la fois l’économie, la santé, les droits humains et le développement des territoires.
Les communautés locales, premiers témoins des atteintes à l’environnement
De son côté, Benjamin Evine-Binet a expliqué comment son engagement dans le journalisme environnemental est né de son expérience au sein des communautés rurales de l’Ogooué-Ivindo. Installé dans une région marquée par l’exploitation forestière, il a été confronté aux tensions récurrentes entre opérateurs économiques et populations locales. Une réalité qui l’a conduit à s’intéresser davantage aux questions liées à la gestion des ressources naturelles et aux droits des communautés.
Selon lui, de nombreuses atteintes à l’environnement restent invisibles faute d’information ou de relais médiatiques capables de porter la voix des populations concernées. Les communautés rurales sont souvent les premières à constater la déforestation, la pollution des cours d’eau, le braconnage ou encore l’exploitation illégale des ressources naturelles. « Les populations voient les changements sur leur territoire avant tout le monde », a-t-il résumé, soulignant l’importance de leur implication dans les mécanismes d’alerte et de surveillance environnementale.
Informer pour protéger
Les intervenants ont insisté sur le rôle fondamental de l’information dans la protection de l’environnement. Benjamin Evine-Binet a notamment rappelé l’expérience menée pendant la pandémie de la Covid-19 dans plusieurs villages isolés. Les enquêtes réalisées sur le terrain avaient révélé une méconnaissance importante de la maladie et de ses modes de transmission, conséquence d’un déficit d’information adapté aux réalités locales.
Cette expérience a démontré, selon lui, que les campagnes de sensibilisation sont plus efficaces lorsqu’elles associent directement les communautés à la production des messages et à leur diffusion. Au-delà des crises sanitaires, cette approche participative peut également s’appliquer aux problématiques environnementales en favorisant l’appropriation locale des enjeux de conservation.
Le rôle du journalisme d’investigation
Interrogé sur les méthodes de travail du journaliste environnemental, Michaël Moukouangui a souligné qu’il n’existe pas de méthodologie spécifique distincte avec le journalisme classique. L’investigation environnementale repose avant tout sur les principes fondamentaux du métier : collecte de l’information, vérification des faits, recoupement des informations, enquêtes de terrain et confrontation des points de vue et traitement.
Selon lui, les alertes provenant des communautés doivent systématiquement être vérifiées avant publication, afin de garantir la crédibilité des informations diffusées. Cette exigence de rigueur est d’autant plus importante que les sujets environnementaux mettent souvent en jeu des intérêts politiques, économiques, sociaux et institutionnels parfois contradictoires.
Former des défenseurs environnementaux au sein des villages
L’un des exemples les plus concrets présentés au cours de la rencontre concerne un projet développé dans la province de l’Ogooué-Ivindo visant à créer un réseau local de défenseurs de l’environnement. Ce programme consiste à former des habitants à l’identification des infractions environnementales, à la collecte d’informations et à la compréhension des textes réglementaires relatifs à la protection de la nature.
L’objectif est de permettre aux communautés de mieux connaître leurs droits et responsabilités, tout en renforçant leur collaboration avec les administrations compétentes.
Les participants ont notamment évoqué les conséquences parfois dramatiques du trafic d’espèces protégées et du braconnage, soulignant la nécessité d’une sensibilisation accrue dans les zones rurales.
Forêts communautaires et participation citoyenne
Pour Ida Navratilova Oye Obame, la participation des communautés constitue un élément central de toute stratégie de conservation durable. Fort de son expérience dans la gestion des forêts communautaires, elle a rappelé que les populations locales disposent souvent d’une connaissance approfondie des écosystèmes qu’elles occupent depuis plusieurs générations.
Selon elle, les projets de développement ou d’exploitation des ressources naturelles ne peuvent produire des résultats durables sans consultation préalable des populations concernées. L’experte a également souligné que les savoirs traditionnels représentent une ressource précieuse pour la gestion durable des forêts et la préservation de la biodiversité.
Criminalité environnementale : des menaces persistantes
Les échanges ont également porté sur les principales formes de criminalité environnementale observées au Gabon. Parmi les préoccupations évoquées figurent l’exploitation forestière illégale, le trafic d’espèces protégées, le braconnage, certaines formes d’exploitation minière non conformes aux réglementations ainsi que les pollutions affectant les écosystèmes aquatiques.
Ces pratiques ont des conséquences directes sur les moyens de subsistance des populations rurales, mais également sur la biodiversité et les ressources naturelles du pays.
Les intervenants ont estimé que ces problématiques restent encore insuffisamment médiatisées, notamment en raison des difficultés logistiques, financières et sécuritaires auxquelles sont confrontés les journalistes travaillant sur le terrain.
Une responsabilité collective
Au terme des échanges, un constat s’est imposé : la protection de l’environnement repose sur une complémentarité entre journalistes, organisations de la société civile, institutions publiques et communautés locales. Les journalistes documentent les réalités de terrain et portent les alertes dans l’espace public. Les ONGs accompagnent les communautés et renforcent leurs capacités d’action. Quant aux populations locales, elles demeurent les premières observatrices des transformations qui affectent leur environnement.
Dans un contexte marqué par l’accroissement des pressions exercées sur les ressources naturelles, les participants ont appelé à renforcer les mécanismes de sensibilisation, d’investigation et de participation citoyenne afin de mieux préserver les écosystèmes et les moyens de subsistance des communautés qui en dépendent.
Wilfried Mba N.






