Malgré le déploiement de barrières électriques dans plusieurs provinces, les dégâts causés par les éléphants continuent de préoccuper les agriculteurs. Le transfert de la gestion du conflit homme-faune au ministère des Eaux et Forêts remet sur la table la question des moyens, de l’entretien des équipements et de l’indemnisation des victimes.
Une clôture électrique peut changer la vie d’un village. À Lata, dans la province de l’Ogooué-Ivindo, des habitants qui avaient quitté leurs terres agricoles sous la pression des incursions d’éléphants ont progressivement repris leurs cultures après l’installation du dispositif. Le manioc et les bananes sont de nouveau présents sur les marchés locaux. Mais toutes les communautés ne disposent pas encore de cette protection.
Le cas de Lata, rapporté en août et septembre 2026 par la presse gabonaise, montre ce que ces équipements peuvent apporter. Il rappelle aussi l’ampleur des besoins. Dans la province de l’Ogooué-Ivindo, 485 clôtures avaient été installées dans 190 villages, au bénéfice de 5 541 personnes. Près de 300 demandes supplémentaires étaient encore en attente, selon L’Union.
C’est dans ce contexte que la question du conflit homme-faune a été soulevée lors des auditions parlementaires du 24 octobre consacrées au projet de loi de finances 2027. La députée Joséphine Okome Mba épouse Obiang Ndong a attiré l’attention du Gouvernement sur la persistance des dégâts causés par les éléphants dans les plantations villageoises, malgré l’installation de clôtures électriques.
Le problème est connu, mais il reste difficile à résoudre partout avec la même efficacité. Pour une famille qui dépend de sa récolte de manioc ou de bananes, le passage d’un éléphant peut anéantir en quelques heures une partie du travail de plusieurs mois. La perte ne se limite pas aux produits destinés à la vente : elle peut aussi réduire les réserves alimentaires du ménage et compromettre la prochaine saison agricole.
Des clôtures qui donnent des résultats, mais pas partout
Le Gabon a engagé un programme de coexistence entre les populations et les éléphants, financé par l’Initiative pour les forêts d’Afrique centrale (CAFI), mis en œuvre par la Wildlife Conservation Society (WCS) avec l’appui technique de Space for Giants. Lancé en 2025, le projet prévoit notamment le déploiement de 1 800 clôtures électriques mobiles dans le pays.
Les premiers résultats documentés sont encourageants. Dans une communication publiée le 1er septembre 2026, la CAFI a indiqué qu’une vérification indépendante menée par SCS Global Services avait confirmé le déploiement de 1 151 clôtures, la protection de 2 821,20 hectares de terres agricoles et 18 327 bénéficiaires directs. Le taux de réussite annoncé dans la prévention des tentatives d’intrusion d’éléphants atteignait 91,75 %.
Ces résultats donnent du poids au dispositif. Ils ne signifient pas pour autant que le conflit est réglé. Un taux d’efficacité mesuré sur un programme ne garantit pas que toutes les plantations soient protégées, ni que les installations restent opérationnelles dans la durée.
La vérification indépendante de la CAFI a d’ailleurs relevé des améliorations à apporter, notamment au suivi de l’entretien des clôtures, à la qualité des données et à la traçabilité des informations sur les interactions avec les éléphants. Il y a là un enjeu pratique : installer une clôture ne suffit pas. Encore faut-il qu’elle protège effectivement les champs au moment où les cultures sont vulnérables.
Le transfert de compétence suffira-t-il ?
Lors de l’examen du budget 2027, le gouvernement a expliqué la baisse des crédits sollicités pour le ministère de l’Environnement et du Climat, entre autres, par le transfert de la gestion du conflit homme-faune au ministère des Eaux et Forêts.
Cette réorganisation peut faciliter la coordination des interventions. Mais elle ne constitue pas, en elle-même, une réponse aux agriculteurs dont les cultures sont détruites. Ce qui comptera sera la capacité des services à intervenir rapidement, à réparer les dispositifs défectueux et à répondre aux demandes des villages encore dépourvus de clôtures.
Les chiffres disponibles montrent que les besoins restent importants. Dans l’Ogooué-Ivindo, les demandes en attente rapportées par L’Union illustrent le décalage possible entre les équipements installés et ceux que réclament encore les communautés. La situation peut varier d’une province à l’autre, ce qui plaide pour un suivi précis des zones les plus exposées.
La question de l’indemnisation mérite aussi d’être posée. Lorsque les cultures sont détruites, les producteurs ont besoin de savoir comment déclarer les dégâts, dans quels délais leur dossier sera examiné et selon quelles règles une compensation peut être accordée. Le Gabon dispose déjà d’un cadre réglementaire encadrant l’indemnisation des victimes du conflit homme-éléphant, notamment par l’arrêté n° 1370/PM du 26 décembre 2022. Encore faut-il que les démarches soient accessibles et que les paiements suivent. La prévention doit rester prioritaire, mais elle ne peut pas effacer les pertes déjà subies.
Protéger les cultures sans renoncer à la faune
Le conflit homme-Faune ne se résume pas à une question de clôtures. Il interroge aussi les conditions de coexistence entre les activités humaines et la faune sauvage dans un pays qui abrite une importante population d’éléphants de forêt. Les destructions de cultures fragilisent les revenus des ménages et peuvent nourrir le sentiment que la conservation se fait à leurs dépens.
Pour éviter que cette opposition ne s’installe, les réponses doivent aller au-delà de la distribution d’équipements : suivi des incidents, entretien des barrières, accompagnement des agriculteurs, mécanismes d’indemnisation fonctionnels et meilleure connaissance des zones où les incursions sont les plus fréquentes.
L’achat d’armes ou de munitions et le recours aux battues, également évoqués dans le débat parlementaire, ne sauraient remplacer cette approche. Toute opération de ce type doit être strictement encadrée par les autorités compétentes, dans le respect des règles de sécurité et de protection de la faune.
Le transfert de la gestion du conflit homme-faune aux Eaux et Forêts ouvre donc une nouvelle étape administrative. Son intérêt se mesurera surtout à ce qui changera pour les populations : moins de cultures détruites, des clôtures qui fonctionnent, des interventions plus rapides et des victimes effectivement prises en charge. Pour les villages qui attendent encore une protection, c’est à ces résultats concrets que se jugera l’action publique.






